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21 septembre 2011

Caméléon

Extrait de "Au delà des golfs verts ou La discordance des temps"

Une vieille femme était assise face à la grande salle. Dos à la fenêtre du poste de garde. Emmurée. Moniale d’errances, abbesse d’épouvantes en son cloître d’oubli. À ses côtés un homme savait qui il était, qui elles étaient. Il savait être le fils de la vieille femme. Il savait qu’elles étaient une foule de femmes jeunes et vieilles. Des enfants, des couventines, des belles jeunes femmes, des mères, des vieilles femmes seules. « Ça va comme c’est mené », avait répondu l’une d’elles à son « Bonjour, maman ! Comment ça va ? ». Il y avait de cela une heure. Ou moins. Ou plus. Venait-il d’arriver ! S’apprêtait-il à partir ?

Du fond de la salle, d’un angle caché, un cri, un écho, un rauquement répété, une exhalaison continue. En deux temps. « C’est par ici. C’est pas par là. » En mille temps, Mrs Martin. En face, tout près, une table. Sur la table un bréviaire. Sur le bréviaire une tête comme sur un oreiller. Un curé sans cure ni rien d’autres, un curé malingre semble reposer. C’est une préposée qui l’a mise là, la tête du curé emmuré. Il s’était levé, le curé à l’âme en allée, avait tendu les bras au ciel, et demandé à Dieu pourquoi Il l’avait abandonné, lui le curé épuisé. Salomé s’était approchée, la belle, la grande. Elle avait pris les mains du curé dans les siennes, des mains glacées décharnées de curé dans des mains potelées, douces et chaudes, jusqu’à ce que leurs quatre mains, les mortes et les vives, retombent sous le poids de la douceur. C’est la tête du curé, lourde de vaine peine, la tête du curé errant que la préposée avait mise ensuite sur son épaule pour la bercer avant de la déposer, la tête du curé qui dort, sur le bréviaire qui était sur la table qui est là, toujours là, juste en face. La table du curé. La sainte table. Lui, il a sa place, à lui. Il a toujours eu sa place à lui. La plupart n’en n’ont pas, n’en n’ont jamais eue. Si ce n’est celle qu’on leur a laissée, qu’on leur laisse. Un temps. Si bref. Une vie à peine. Une femme passe, un chiffon à la main. Une femme repasse, un chiffon à la main. Une femme, un chiffon à la main, époussette le bord de la table du curé, le bord de toutes les tables, le bras de la chaise de la vielle femme, le bras de toutes les chaises. « Tasse-toi, veille folle ! » lui dit une autre la voyant s’approcher. Un homme chauve et costaud, son cou et sa tête forment un triangle dont la base est le cou, une masse inerte, se tient droit devant un téléviseur éteint. À quelques pouces à peine de l’écran cathodique. Catatonique. C’est lui qui tantôt ondulait entre les chaises, frisottait entre les tables, sautillait entre les murs de contention de l’hospice.

Je mis ma main sur celle de maman. La vieille femme dont la main sur le bras de sa chaise était couverte de la main de l’homme plus jeune assis à ses côtés ne bougea pas. « Il y en a beaucoup, dit-elle. Ils viennent, ils repartent. C’est pour pas en perdre. » « C’est pour pas en perdre... » reprit-il, laissant la phrase ouverte comme il l’avait appris. Il y a longtemps, vieil ado, jeune adulte, il avait été mis en contact avec ce qu’on appelait l’écoute active. Il en avait vite assimilé la technique. Cela lui convenait. Enfant il avait appris à se taire. À être discret. À se laisser désirer. À ne pas s’avancer. Pour ne pas être rejeté. À attendre que sonne le téléphone. Il n’appelait pas. De crainte qu’on ne réponde pas. Quand il découvrit l’écoute active, il en habilla sa passivité, son attentisme. Il devint vite brillant. Il écoutait si bien. Et si quelques fois il enlevait les mots de la bouche de ses interlocuteurs, c’était pour les leur remettre aussitôt, comme s’il les leur offrait. On ne pouvait lui résister. On lui faisait la conversation pour se sentir intelligent. On l’estimait pour sa perspicacité et aussi pour la ressemblance qu’il avait avec chacun. Il ressemblait à tous. Et les feuilles aimaient se découvrir dans le caméléon, si ressemblant, si différent. Les feuilles ne se savent pas si belles tant qu’elles n’ont pas connu le caméléon.

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