
Ce texte m'a surpris. Me surprend.
À l'écriture, je racontais une excursion en kayak de mer à St-Barthélémy. Mes attentes étaient grandes. C'était fin avril. J'espérais mer et monde. Mais les eaux étaient hautes. Trop hautes. Tout ou presque était inondé. Point d'îles ou si peu. Point de chenaux ou si peu. Des bras de fleuve et des forêts submergées. De l'eau et des chicots.
À la lecture, le texte a pris une coloration politique de par sa juxtaposition, dans le temps, à l'élection d'une pure inconnue, anglophone de surcroît, dans le comté de Berthier-Maskinongé à l'occasion de la "vague orange" qui déferla sur le Québec en mai 2011.
Ce texte est limbique comme l'étaient les îles de Berthier, comme l'est le Québec, mon p'tit Canada.
LES LIMBES DU SAINT-LAURENT
Sur les rives du grand fleuve
Couvert d’îles incertaines
Immobiles dans l’aube glaciale
Gîtent de rutilantes bannières
Dans la mouillure des terres riveraines
Sous des arbres immenses dénudés
S’affaire sans hâte une bande impatiente
Aux abords du vieux quai submergé
Se voisinent s’amourachent la brume le soleil
L’or le feu s’acoquinent s’enjolivent d’étoiles mortes
Le temps est trouble fleure la promesse
L’attente nous enivre d’insouciantes ardeurs
Saucissonnés de noires combinaisons isothermes
Attifés d’éclatantes vestes de flottaison
Empanachés de chapeaux à larges bords
Nous scellons enfin les couvercles aux hiloires
Poussons les kayaks à l’eau
Rentrons dans les cockpits
Border la côte d’abord
Puis mettre le cap sur le Nid d’Aigle
À nous bientôt les ailleurs d’ici
Le Rigolet des Abîmes celui de la Sauvagesse
Le trou de la Batture aux Carpes
La Mare aux Joncs Bleus la Pointe de la Cavale
Dodelineront les îles au printemps nouveau
Bercées par les méandres les chenaux les rigoles
Ni prière ni grâces extase nubile
Chuchotis des prairies humides des marais
Murmures des herbiers aquatiques des marécages
Danseront des ombres au midi sous les herbes hautes
Et nous
Nous veillerons sur les prés endormis
Couverts d’un bel édredon d’oies blanches
Nous sourirons à la marche tronquée
Des hérons bleus des aigrettes blanches
Que jappent les outardes
Caquettent les branchus
Peut-être une buse
Un épervier brun
Pour sûr un fleuve
En sa démesure
Aux pourtours des terres
Aux détours des eaux
Des spasmes des sanglots
Des envols en délire
Mais il n’est rien
Que nulle part
Que des terres à néant
Les eaux couvrent tout
Point de chenaux
Que des bras de fleuve
Déroutés
Point d’îles
Que des silhouettes d’arbres en fouillis
Confondus
Enlisés
Les limons fertiles
Englouties
Les anses fécondes
Nous traversons de grands lacs
Que de grands lacs
Pagayons entre les troncs
Que des troncs
Les vagues meurent dans les courants
Au dessous des premières branches
Sur flot de brindilles de ramilles
Arrachées portées par la crue d’avril
Nous voguons de mers en forêts
De peines en misères
De terne en blafard
Point de ciel point d’enfer
Que des limbes
En ce pays enfirouapé
Entre Berthier et Maskinongé
Entre langue de terre et mitan
Entre l’île aux foins et le cul de la baie
Au milieu du grand leurre
Du pays ravalé
Englouti comme en lui-dedans
Tout ébaroui

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