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28 mai 2011

Les limbes du Saint-Laurent


Ce texte m'a surpris. Me surprend.

À l'écriture, je racontais une excursion en kayak de mer à St-Barthélémy. Mes attentes étaient grandes. C'était fin avril. J'espérais mer et monde. Mais les eaux étaient hautes. Trop hautes. Tout ou presque était inondé. Point d'îles ou si peu. Point de chenaux ou si peu. Des bras de fleuve et des forêts submergées. De l'eau et des chicots.

À la lecture, le texte a pris une coloration politique de par sa juxtaposition, dans le temps, à l'élection d'une pure inconnue, anglophone de surcroît, dans le comté de Berthier-Maskinongé à l'occasion de la "vague orange" qui déferla sur le Québec en mai 2011.

Ce texte est limbique comme l'étaient les îles de Berthier, comme l'est le Québec, mon p'tit Canada.



LES LIMBES DU SAINT-LAURENT

Sur les rives du grand fleuve
Couvert d’îles incertaines
Immobiles dans l’aube glaciale
Gîtent de rutilantes bannières

Dans la mouillure des terres riveraines
Sous des arbres immenses dénudés
S’affaire sans hâte une bande impatiente
Aux abords du vieux quai submergé

Se voisinent s’amourachent la brume le soleil
L’or le feu s’acoquinent s’enjolivent d’étoiles mortes
Le temps est trouble fleure la promesse
L’attente nous enivre d’insouciantes ardeurs

Saucissonnés de noires combinaisons isothermes
Attifés d’éclatantes vestes de flottaison
Empanachés de chapeaux à larges bords
Nous scellons enfin les couvercles aux hiloires

Poussons les kayaks à l’eau
Rentrons dans les cockpits
Border la côte d’abord
Puis mettre le cap sur le Nid d’Aigle

À nous bientôt les ailleurs d’ici
Le Rigolet des Abîmes celui de la Sauvagesse
Le trou de la Batture aux Carpes
La Mare aux Joncs Bleus la Pointe de la Cavale

Dodelineront les îles au printemps nouveau
Bercées par les méandres les chenaux les rigoles
Ni prière ni grâces extase nubile

Chuchotis des prairies humides des marais
Murmures des herbiers aquatiques des marécages
Danseront des ombres au midi sous les herbes hautes

Et nous
Nous veillerons sur les prés endormis
Couverts d’un bel édredon d’oies blanches
Nous sourirons à la marche tronquée
Des hérons bleus des aigrettes blanches

Que jappent les outardes
Caquettent les branchus

Peut-être une buse
Un épervier brun
Pour sûr un fleuve
En sa démesure

Aux pourtours des terres
Aux détours des eaux
Des spasmes des sanglots
Des envols en délire

Mais il n’est rien
Que nulle part
Que des terres à néant
Les eaux couvrent tout

Point de chenaux
Que des bras de fleuve
Déroutés

Point d’îles
Que des silhouettes d’arbres en fouillis
Confondus

Enlisés
Les limons fertiles
Englouties
Les anses fécondes

Nous traversons de grands lacs
Que de grands lacs
Pagayons entre les troncs
Que des troncs

Les vagues meurent dans les courants
Au dessous des premières branches
Sur flot de brindilles de ramilles
Arrachées portées par la crue d’avril

Nous voguons de mers en forêts
De peines en misères
De terne en blafard

Point de ciel point d’enfer
Que des limbes
En ce pays enfirouapé

Entre Berthier et Maskinongé
Entre langue de terre et mitan
Entre l’île aux foins et le cul de la baie

Au milieu du grand leurre
Du pays ravalé
Englouti comme en lui-dedans
Tout ébaroui

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