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30 octobre 2012

NOUVELLE ADRESSE



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André

13 février 2012

Apprendre la vie

Apprendre la vie! On n’apprend pas la vie.
On n’enseigne pas la vie.
On la vit, la vie.

Ce qu’on apprend, c’est la mort.
On passe notre vie à apprendre à mourir.

Et quand on le sait, il est souvent trop tard.
Tout ce temps qu’on a perdu à croire qu’on pouvait apprendre à vivre, à soi et aux autres.
À soi et à ses petits.

Ce qu’on apprend à nos petits, en le leur cachant, en se le cachant, c’est la mort.
À petit feu. Sous le boisseau.
On se raconte des histoires quand on prétend leur apprendre à vivre.
On se peinturlure les entournures pour ne pas voir l’inéluctable.

Puis, un jour, c’est tout plein de craquelures.
Le grand noir au grand jour.
Et là, on apprend. Sur un temps riche, à part ça.
Sur le tas. Une pourriture.
Un levain.

La vie est azyme sans l’autre,
la grand folle qui fait des bulles.

03 février 2012

Môssieu

Dans le cadre du Défi "Histoires de famille", Radio-Canada, janvier 2012, maximum 100 mots


J’avais rendez-vous. J’étais à l’heure. « Monsieur Gignac est légèrement en retard », m’annonça son adjointe. Des yeux ! Trente minutes s’écoulèrent. « Le travail m’attend. Dites au directeur que je serai au 2066 ». Je retournai au labo. Le temps passa, le doute monta. Je sortis du labo, regardai le numéro sur la porte : 2076 ! Le 2066, c’étaient, ce sont toujours les chiottes. Acte manqué ? Je n’ai pas vu le patron ce jour-là. Depuis, je suis retraité. Hier j’ai croisé M. Gignac au cinéma. Dans le corridor qui mène aux pissoirs. Elle s'appelait Nicole.

27 décembre 2011

Gazouillis de décembre

En bruit de fond, quelques gazouilles de décembre 2011


Les chemins de traverses sont des chemins de contre-jour qu'on franchit les yeux fermés. Faudrait baisser l'abat-jour. Pour y voir clair.

Un érable nu. Un écureuil. Noir. Une branche fine. Une samare sèche au bout. Marche périlleuse sur corde raide. Puis sur perche souple. Ohh!

Frimas. Nul vent ni joie. Que des cristaux, fragments de ciel accrochés à l'herbe rase. Des feuilles sèches d'autre été, cassure du temps

Neige. Une corneille sur une branche haute.

Café noir et neige blanche. Les enfants meurent dans l'herbe tendre. Les enfants morts ne pleurent plus. Amer amor. Amer à boire.

M'ont vu naître et me verront mourir. Des ocres, des verts, des jaunes: des champs. Des noirs, des bleus, des gris: des routes. Terne éclat.

Fragments de pluie. Opuscule. C'est dimanche.

Des vieux sur des berçantes dorment dans la salle commune. D'autres reposent dans la fosse commune.

Dansez, dansez, petits. Dansez Place Tahrir. L'armée veille. L'armée veille sur vous. Dansez jusqu'à l'aube, mes petits. On veille sur vous.

Vous êtes, mes morts, ma liberté. Mes vivants, mes inventeurs. Ne suis libre que par qui ne me lit pas. Et vous, lecteurs, je vous crains.

La vie perd son grain, qui la fait belle et chaude, quand on la numérise et la lisse et la lèche. L'argentique était l'aube du grain.

Nous n’avions pas à la maison d’horloge grand-père. C’est le tricot de grand-mère, le bruit des broches s’entrechoquant qui marquait le temps.

21 novembre 2011

Twittérature

La Zone d'écriture de Radio-Canada proposait la semaine dernière un défi d'un jour: raconter une histoire en 140 caractères ou moins et y inclure le mot-clic #temps. Ma participation fut retenue parmi les cinq finalistes.


Il appuya sur le retardateur. Courut se placer devant l'objectif de la caméra. Je tournai la tête. Papa souriait. Le #temps d'un clic.

31 octobre 2011

Écrire selon Duras

Écrire c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait - on ne le sait qu'après - avant, c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser. Mais c'est la plus courante aussi.
Marguerite Duras, Écrire, Gallimard, 1993, page 65

Écrire pour savoir si on a quelque chose à dire. Pour découvrir ce quelque chose. Qu'on ne sait pas. À moins de l'avoir écrit. Écrire ce quelque chose que l'on découvre en l'écrivant et se demander si c'est vraiment ça qu'on avait à dire.

26 octobre 2011

Que fait la pluie

Pour les impromptus littéraires.
Consigne:
Cette semaine nous tenterons de répondre à la question : Que fait la pluie ?.



Il est sept heures. Qui sait? Minuit peut-être. La trêve est maintenue au champ joli. On y entend rire les fées, celles qui dorment au bois d’ici. À deux pas.

Le sommeil s’étale en volutes, velours et vieil argent. On n’y voit guère, on n’y voit goutte. Dans ce brouhaha si doux. Que des perles, des iris, des chants troubles et légers.

Photo: Nicole Bédard. AMECQLa plainte d’un enfant sage aux trousses du rêve. Des torrents infimes, des passoires d’ivresse. Le jour qui chuinte dans les marges du doute. Emportée l’eau brève.

Ce n’est déjà plus la pluie. Ni même un crachin. Une bruine peut-être. Une peluche de nuit sur l’aube grise. Je dors à peine. Je veille et merveille. Douce, douce.

Ô Dame d’allégresse, que le silence ruisselle sur la tôle du toit !

Là, dans la cabane de vieilles planches. Là, dans le Bois-de-la-négresse. Là, derrière la maison du boucher. Loin de la quinte. Loin du sifflement qui lui tient lieu de respire et emporte maman.

29 septembre 2011

des hommes et des dieux

Le poète n’est toujours que le premier homme, l’Adam et l’Ève. Il regarde défiler devant lui tous les animaux de la création et leur donne un nom. Ce faisant, il oublie sa condition d’homme et, pour un instant, devient, à ses yeux, à ses yeux seuls, et pour un seul instant, le dernier des dieux.

Tous deux, le premier homme et le dernier dieu, tous deux inventent et découvrent ainsi le paradis. Et le découvrant le perdent. Tous deux découvrent et inventent ainsi la parousie. Annoncent le millénium. Ne restent des roses que des pétales au sol et des promesses de bouton.

27 septembre 2011

Impromptu d'automne

Pour les impromptus littéraires.
Consigne:
Racontez-nous, en prose ou en vers, ce que la saison (automne) évoque pour vous, mais attention, votre texte devra impérativement comprendre les cinq mots suivants (pouvant être utilisés sous toutes leurs formes, donc conjugués ou accordés): ciel, sanglot, miroir, froisser et or.



C’était un(e) après-midi d’automne d’une sérénité délicieuse.

La vieille prit le miroir cerclé d’or froissé et le plaça devant la bouche de l’enfant. « Ciel ! se dit-elle, en voilà un qui ne pètera plus. » Elle fut prise de hoquets qu’on crut être des sanglots.

Le vent sentait la pluie dont on parlait pour demain. Ce n’était déjà plus septembre.

21 septembre 2011

Caméléon

Extrait de "Au delà des golfs verts ou La discordance des temps"

Une vieille femme était assise face à la grande salle. Dos à la fenêtre du poste de garde. Emmurée. Moniale d’errances, abbesse d’épouvantes en son cloître d’oubli. À ses côtés un homme savait qui il était, qui elles étaient. Il savait être le fils de la vieille femme. Il savait qu’elles étaient une foule de femmes jeunes et vieilles. Des enfants, des couventines, des belles jeunes femmes, des mères, des vieilles femmes seules. « Ça va comme c’est mené », avait répondu l’une d’elles à son « Bonjour, maman ! Comment ça va ? ». Il y avait de cela une heure. Ou moins. Ou plus. Venait-il d’arriver ! S’apprêtait-il à partir ?

Du fond de la salle, d’un angle caché, un cri, un écho, un rauquement répété, une exhalaison continue. En deux temps. « C’est par ici. C’est pas par là. » En mille temps, Mrs Martin. En face, tout près, une table. Sur la table un bréviaire. Sur le bréviaire une tête comme sur un oreiller. Un curé sans cure ni rien d’autres, un curé malingre semble reposer. C’est une préposée qui l’a mise là, la tête du curé emmuré. Il s’était levé, le curé à l’âme en allée, avait tendu les bras au ciel, et demandé à Dieu pourquoi Il l’avait abandonné, lui le curé épuisé. Salomé s’était approchée, la belle, la grande. Elle avait pris les mains du curé dans les siennes, des mains glacées décharnées de curé dans des mains potelées, douces et chaudes, jusqu’à ce que leurs quatre mains, les mortes et les vives, retombent sous le poids de la douceur. C’est la tête du curé, lourde de vaine peine, la tête du curé errant que la préposée avait mise ensuite sur son épaule pour la bercer avant de la déposer, la tête du curé qui dort, sur le bréviaire qui était sur la table qui est là, toujours là, juste en face. La table du curé. La sainte table. Lui, il a sa place, à lui. Il a toujours eu sa place à lui. La plupart n’en n’ont pas, n’en n’ont jamais eue. Si ce n’est celle qu’on leur a laissée, qu’on leur laisse. Un temps. Si bref. Une vie à peine. Une femme passe, un chiffon à la main. Une femme repasse, un chiffon à la main. Une femme, un chiffon à la main, époussette le bord de la table du curé, le bord de toutes les tables, le bras de la chaise de la vielle femme, le bras de toutes les chaises. « Tasse-toi, veille folle ! » lui dit une autre la voyant s’approcher. Un homme chauve et costaud, son cou et sa tête forment un triangle dont la base est le cou, une masse inerte, se tient droit devant un téléviseur éteint. À quelques pouces à peine de l’écran cathodique. Catatonique. C’est lui qui tantôt ondulait entre les chaises, frisottait entre les tables, sautillait entre les murs de contention de l’hospice.

Je mis ma main sur celle de maman. La vieille femme dont la main sur le bras de sa chaise était couverte de la main de l’homme plus jeune assis à ses côtés ne bougea pas. « Il y en a beaucoup, dit-elle. Ils viennent, ils repartent. C’est pour pas en perdre. » « C’est pour pas en perdre... » reprit-il, laissant la phrase ouverte comme il l’avait appris. Il y a longtemps, vieil ado, jeune adulte, il avait été mis en contact avec ce qu’on appelait l’écoute active. Il en avait vite assimilé la technique. Cela lui convenait. Enfant il avait appris à se taire. À être discret. À se laisser désirer. À ne pas s’avancer. Pour ne pas être rejeté. À attendre que sonne le téléphone. Il n’appelait pas. De crainte qu’on ne réponde pas. Quand il découvrit l’écoute active, il en habilla sa passivité, son attentisme. Il devint vite brillant. Il écoutait si bien. Et si quelques fois il enlevait les mots de la bouche de ses interlocuteurs, c’était pour les leur remettre aussitôt, comme s’il les leur offrait. On ne pouvait lui résister. On lui faisait la conversation pour se sentir intelligent. On l’estimait pour sa perspicacité et aussi pour la ressemblance qu’il avait avec chacun. Il ressemblait à tous. Et les feuilles aimaient se découvrir dans le caméléon, si ressemblant, si différent. Les feuilles ne se savent pas si belles tant qu’elles n’ont pas connu le caméléon.

La source

Il n’y a plus de source
Ni de rocher
Les eaux sèchent
Sous le prunier

Sable rouge

Les Imptomptus Littéraires, 19 sept. 2011
La seule contrainte est de commencer impérativement votre texte par l'incipit :
le sable rouge est comme une mer sans limite



Le sable est rouge comme une mer sans limite. Un vrai trou.

Mais quel est tout ce boucan ? Il eut été plus simple de choisir un étang.

Vous allez vous taire, à la fin ! Ou même un plateau de pierres rases sous le vent.

Vos gueules les mouettes ! Il ne l’aurait pas moins pleurée.

Allez, son compte est bon ! On repart. Il y en aura d’autres.

Elle avait d’beaux yeux, tu sais. Tu avais remarqué ?



Le sable rouge est comme une mer sans limite

L’or veule s’étale au flanc des verts salins
Broutent des troupes d’oripeaux males en berne
Orage horizon ô souffle chaud des crâneurs en retraite
Soudain tes mots hagards tombent en torsades
Cachés sous nos rires froids pullovérisés
Des femmes muettes et taries peinent à nos bras
Poince et grame l’outrance bavataire
En ces temps d’épiphanes surgescences

Les pagaies se taisent à la Pointe-à-la-Mine

29 août 2011

Autobio

Défi « Tout sur moi » -- Zone d’écriture Radio-Canada
À quoi ressemblerait votre autobiographie imaginaire ?
Rédigez le titre (5 mots) de ce pavé virtuel ainsi que la 4e de couverture (50 mots).
août 2011



Mes chemins de Damas
Dès que je vis sur l’écran la tête de l’Indien, je résolus d’abandonner le noir et blanc pour la haute-définition, l’anti-autobiographie. Il pleuvait sur Paspébiac ce soir-là et j’ignorais encore le prix qu’il me faudrait payer pour enfreindre ainsi les lois de la rectitude.

29 juin 2011

Déconcrissé

Déconcrissé
Déviargé
Défloré

Ni rage que râle
À l’âme sibilante

Musarde au large d’ici le bel été
S’attarde sans merci le long hiver

Des oiseaux noirs des éteignoirs
Picorent par à-coups
Des brisures d’espérance grège

Des sommets désormais déneigés
Ni torrents ni débordements
Que des ruisseaux à sec
Empierrés
Sans coeur ni dépit



Belles hirondelles bleues
Hirondelles des granges des champs
Hirondelles des sables
Mes soeurs
Je vous aime tant

Depuis

Depuis que vous n’êtes plus là
Que se dérobe l’exquise brûlure
Que m’effleure l’horrible morsure
Que m’enchantent vos chants tus

Fragiles affleurements du temps
Au seuil des abîmes d’oubli
Sur les rives des étangs
Des volcans éteints

La mort est une sagesse
Irréfléchie
Immonde
Écervelée
En sa tranquille démesure

Déconcrissés
Déviargés
Déflorés

Nous n’irons plus au bois
À Valparaiso ma mignonnette
Ni même à Glenada
Marcher sur l’emprise des vieilles tracks
Ma tabarnak
Mon aimée
Mon en allée

Photo: © Lise Daigle

23 juin 2011

Verbomoteur à quatre temps



" ...et vous, où écrivez-vous ? "

Verbomoteur à quatre temps, c'est chaussé de mes vieilles bottes de marche que j'écris au cours et au terme de promenades solitaires dans cette petite ville qui m'est presque intérieure tant elle m'est familière.

UN: je démarre en douceur, le nez au vent pour me fondre dans l'air du temps, la tête haute pour appréhender du regard l'inconstance du monde, sa vanité.

DEUX: j'accélère jusqu'à me perdre en ma mécanique.

TROIS: s'ébrèche soudain la mémoire, s'émousse le sens; s'ajourent les limbes de la déraison, renaissent les mots morts en bouche.

QUATRE: s'imposent au retour la plume et l'encrier.


Choix du jour (23 juin 2011),
Défi Carnet d'Amérique 1,
Prix littéraires Radio-Canada.

14 juin 2011

Tapioca des prés

Brrr...

Le cerveau me ramollit
Se me ratatine
Une cervieille
Une cervache
Une cervieillevache
Chère très chère
Ni chair et poison
Confiture de synapses
Aigre douce
Maigre en bouche sous la douche
Que l’appeau que l’oiseau
Pur tapioca des neiges

Puis...

Sous le vent décadent
Un frisson déliquescent
La goutte est pleine
Déborde la vase
Les bleuets sont mûrs
Et la terre rouillée
Par la fenêtre ouverte
Je m’en vais reposer
Tout écrapouti
Dans le fossé
Qui dort et dodeline
Au bout du pré

Pouf...

Il a filé

28 mai 2011

Les limbes du Saint-Laurent


Ce texte m'a surpris. Me surprend.

À l'écriture, je racontais une excursion en kayak de mer à St-Barthélémy. Mes attentes étaient grandes. C'était fin avril. J'espérais mer et monde. Mais les eaux étaient hautes. Trop hautes. Tout ou presque était inondé. Point d'îles ou si peu. Point de chenaux ou si peu. Des bras de fleuve et des forêts submergées. De l'eau et des chicots.

À la lecture, le texte a pris une coloration politique de par sa juxtaposition, dans le temps, à l'élection d'une pure inconnue, anglophone de surcroît, dans le comté de Berthier-Maskinongé à l'occasion de la "vague orange" qui déferla sur le Québec en mai 2011.

Ce texte est limbique comme l'étaient les îles de Berthier, comme l'est le Québec, mon p'tit Canada.



LES LIMBES DU SAINT-LAURENT

Sur les rives du grand fleuve
Couvert d’îles incertaines
Immobiles dans l’aube glaciale
Gîtent de rutilantes bannières

Dans la mouillure des terres riveraines
Sous des arbres immenses dénudés
S’affaire sans hâte une bande impatiente
Aux abords du vieux quai submergé

Se voisinent s’amourachent la brume le soleil
L’or le feu s’acoquinent s’enjolivent d’étoiles mortes
Le temps est trouble fleure la promesse
L’attente nous enivre d’insouciantes ardeurs

Saucissonnés de noires combinaisons isothermes
Attifés d’éclatantes vestes de flottaison
Empanachés de chapeaux à larges bords
Nous scellons enfin les couvercles aux hiloires

Poussons les kayaks à l’eau
Rentrons dans les cockpits
Border la côte d’abord
Puis mettre le cap sur le Nid d’Aigle

À nous bientôt les ailleurs d’ici
Le Rigolet des Abîmes celui de la Sauvagesse
Le trou de la Batture aux Carpes
La Mare aux Joncs Bleus la Pointe de la Cavale

Dodelineront les îles au printemps nouveau
Bercées par les méandres les chenaux les rigoles
Ni prière ni grâces extase nubile

Chuchotis des prairies humides des marais
Murmures des herbiers aquatiques des marécages
Danseront des ombres au midi sous les herbes hautes

Et nous
Nous veillerons sur les prés endormis
Couverts d’un bel édredon d’oies blanches
Nous sourirons à la marche tronquée
Des hérons bleus des aigrettes blanches

Que jappent les outardes
Caquettent les branchus

Peut-être une buse
Un épervier brun
Pour sûr un fleuve
En sa démesure

Aux pourtours des terres
Aux détours des eaux
Des spasmes des sanglots
Des envols en délire

Mais il n’est rien
Que nulle part
Que des terres à néant
Les eaux couvrent tout

Point de chenaux
Que des bras de fleuve
Déroutés

Point d’îles
Que des silhouettes d’arbres en fouillis
Confondus

Enlisés
Les limons fertiles
Englouties
Les anses fécondes

Nous traversons de grands lacs
Que de grands lacs
Pagayons entre les troncs
Que des troncs

Les vagues meurent dans les courants
Au dessous des premières branches
Sur flot de brindilles de ramilles
Arrachées portées par la crue d’avril

Nous voguons de mers en forêts
De peines en misères
De terne en blafard

Point de ciel point d’enfer
Que des limbes
En ce pays enfirouapé

Entre Berthier et Maskinongé
Entre langue de terre et mitan
Entre l’île aux foins et le cul de la baie

Au milieu du grand leurre
Du pays ravalé
Englouti comme en lui-dedans
Tout ébaroui

10 mai 2011

Liber liber



In illo tempore, je passais mon temps à recycler de vieux papiers. J’en faisais des feuilles nouvelles que je destinais au transport et à l’entreposage de mots devant servir à...
  • raconter l’histoire de Bérangère, une coccinelle amoureuse d’une cicindèle verte, telle qu’elle fut vécue en mai 1882 sur les rives de la Batiscan, dans le rang du Haut-des-Côtes non loin des Chutes à Jimmy;
  • expliquer comment la « popette de Lotbinière », étrange petit mammifère doté de pattes à l’avant, muni de roues à l’arrière et affublé de longues oreilles retombantes, imaginé par mon père pour me raconter les étés de son enfance, fut à l’origine de plusieurs des inventions célèbres de son père à lui, mon incongru grand-père inconnu;
  • révéler le secret des femmes Moluques tel que le rapporta, mais avec ô combien de retenue, Saint-François-Xavier dans la relation qu’il fit de son voyage dans les « cent contrées tributaires » du royaume de Mojopahit en l’an 1546 de notre ère;
  • parler de mon chat, de mon chapeau, de mes chameaux avec lesquels je savais que je n’irais pas à Rome, ni à Etchemin, ni à Nantes ou Dublin, ou Paspébiac, tant il me restait de labours à faire, tant il me restait de mots à retourner sens dessus, sens dessous, pour en découvrir les couches profondes enfouies sous l’assonance et l’acception premières.
Mais voilà que les hommes en blanc, je ne les attendais pas si tôt, frappèrent à ma porte. Vite je dus tourner la page et cacher dans mon si petit sac à mots la si grande folle du logis, si tant belle en ses tournures de rêve, si tant tentatrice en ses troublantes emmanchures. Belles hampes et beaux jambages confondus aux corps des vingt-six belles esseulées.


Ce texte a remporté ex-aequo le prix du Concours de poésie 2011 de la Saison des Lettres de Shawinigan. Texte en prose ou en vers sur le thème "Des mots qui voyagent".

12 avril 2011

Si belle ma buse

Que vous êtes dodue
Si belle ma buse
En vos apprêts d’hiver

Me saisissez
d’austères plaisirs
Me transportez
d’obscures voluptés

Votre cri râpeux
comme l’aube
Votre plainte
impertinente
Vos assauts
implacables
Me bercent m’enchantent me glacent

Ce beau geai bleu
sous vos pattes velues
Repose impassible
sur la neige rouge
Entre vos serres
la bectance s’est tue

Éperdu
Je vous entends
hennir
Sur ma douleur
facile

Impavide et cruelle
Si jeune
si belle
Petite buse repue

Fête démente



C'était en juin il faisait nuit
À peine un croissant et peu d'étoiles

M'avait repoussé la belle immondice
Aux abîmes jeté sans mot férir
Ni pleur ni cri ni plainte chétive

Des chevaux innocents en vol planaient
Murmure de châteaux indolents
Terne et sombre Esperanza

Ciselée dans le marbre froid
Parcourue de muettes césures
S'éloignait la folle étrangère

Nageant toutes pales battantes
Sans pressentir aube qui vive
Je suffoquais dans la tourmente

Me couvris sur le champ d'un feutre mou
Comme le faisait aux bustes creux
Grand-mère sur l'armoire à chapeaux

Valsèrent des geôliers séniles
Sur des planches de larmes sèches
Ce serait demain dimanche

Y aura fête démente
Au matin demain

Démence matin

02 avril 2011

Mars

Au fond d’une cour
Sur une chaise bancale
Près d’un arbre nu
Un vieil homme
Oublié du ciel
Oublieux de ses misères

Portant casquette
À visière rabattue
Les yeux clos
Un vieil homme
Écoute fondre la neige
À longueur d’allée

Des cristaux éclatent
Se secouent
D’infimes gouttelettes perlent
S’assemblent
D’invisibles ruisselets suintent
S’échappent en sueurs froides

Aspirées vers le ciel
Entraînées vers la terre
Les eaux d’hiver
Découpent en chandelles
Les fragiles amas
De neige parcheminée

Leur cours s’insurge
Mine le silence
D’une plainte chuintante
Des îlots de glace oubliés
Sue un parfum d’infini
Qu’en son dernier printemps

Respire le vieil homme

Endormi
Oublié du ciel
Banni de ses misères
Au fond d’une cour
Sur une chaise bancale
Près d’un arbre nu

28 mars 2011

Entre chiens et chats



J’ai eu un chat
Un chien
Et une femme
Des étés
Des hivers
J’ai eu père et mère
Aussi
Et des petits

Le petit de l’homme
est passé chez moi
avec sa belle machine
à faire voyager en dedans

M’a fait voir
des musiques d’autres parts
Entendre
des pays d’autres temps
Ai respiré
des saveurs tranchantes
Goûté
des fumets bleutés
Touché
l’impalpable


M’est revenu mon chat
Il s’appelait Grisou
M’était infidèle
Comme on aime les chats

Des jours durant
Il errait aux champs
Les nuits
C’était les bois

À la semaine
Au mois
Le plus souvent
Il revenait
Donner caresse
Faire ronron

Mai cette année là
S’acheva en octobre
Sur la terre nue
Depuis le cordon
Une tache grise
Avança

Progressa en saccades
Brèves
Lentes
S’arrêta longuement
Repartit
Tout aussi lentement

Des aubes aux couchants
Des jours durant
La chose rampa
Rampa
Jusqu’à soudain
Ce fut Grisou

Entre mes mains
Tremblant
Le poil en tignasses
De terre durcie
Et d’herbe sèche

La tête troublée
Mille fois
La tête habitée
Par mille larves

Me regarda
Comme meurent les chats
Sans voir
Sans voir venir
La dose léthale
Dans la seringue bleue

Le petit de l’homme
est passé chez moi
avec sa belle machine
à faire voyager en dedans


M’est revenu mon chien
Qui ne s’appelait pas Blondin
C’était une bonne bête
Amie de la vieille Mulu
Une rousse et folle setter
Sa voisine

Ensemble
Au milieu du chemin
Ils s’allongeaient
Sur la ligne blanche
Agitaient la queue
Pour appâter les autos

Un jour sans auto
Un jour d’ennui
Ils allèrent au pré
Pour y danser
Autour d’un mouton
Qu’ils isolèrent
Avant de le saigner

Attaché à un arbre
Dans la forêt
Le chien me regarda
Piteux
Comme les chiens qui meurent
Sans voir mon doigt
Sur la gâchette

Il avait connu
Le goût du sang
Je tirai
Puis ce fut Mulu

Le petit de l’homme
s’en est retourné
avec sa belle machine
à faire voyager en dedans
comme il était venu


M’est revenu d’avoir été choisi
Par une femme
Il y a très loin de cela

J’ai oublié son nom
Ce n’était pas
Tout à fait le sien

Ce qu’elle aimait
C’est d’avoir été aimé

Elle m’a tôt quitté
Quoique tard
Pour un poète

Ma chance fut
Qu’il était grand le poète
De l’épicier
Du notaire
Elle était revenue
Du poète
Elle ne revint pas

Il savait que les femmes
non plus que les hommes
n’ont besoin de protection
Sinon les enfants
et quelques vieillards


Elle fut la dernière
Qu’il aima aimer
Elle lui survécut
Comme survivent les femmes
Qui se souviennent
D’avoir été aimées

Le petit de l’homme
est loin maintenant
avec sa belle machine
à faire voyager en dedans


Me souviens d’un homme
Qui s’appelait papa
C’est lui qui prenait les photos

Il n’a pas vu
L’infirmier de service
Qui attendait
Le dernier râle
La poitrine qui s’affaisse

J’étais au fumoir
Regardais au loin
Par la fenêtre
Tomber la neige
La première
Sa dernière neige

Me souviens d’une femme
Elle portait des chapeaux
S’appelait maman

Il faisait doux
Comme fait le printemps
Certains jours
Quand il annonce l’été
J’étais à la montagne

Une préposée
Depuis l’hospice
Lança un message
Loin comme à la mer
Chez moi
À la maison

Ne sais s’il reviendra
le petit de l’homme
et sa belle machine
à voyager en dedans

On ne meurt pas
Au bout du fil
Au bout du champ
Ou dans une chambre
Blanche
Anne ma soeur Anne

Bientôt le soleil
Sur la neige
En chandelles
Fera des bonds
Des petits bonds
Jusque chez froid
Jusqu’à plus froid

Ainsi va l’hiver
Ainsi s’en vont
Sans voyager
Sans gréement
Nus dans le vent
Les petits enfants

23 mars 2011

Un thé à la cardamome

Votre sombre
Douce démence
M’affole
M’émeut
Maman

De la fenêtre du cinquième de ce petit hôpital construit sur une butte rocheuse, je vois au bout de la rue, droit devant, des rames enlacées à flanc de colline et qui forment un voile fin sous lequel on devine que s'abritent de fragiles pousses sorties de leur torpeur par le soleil d'avril. Des bourgeons s'accrochent à ce tissu aérien et le renflement des plus tardifs clôt le ciel de bouquets de bruine qui vont du rose pâle au rouge sombre tandis que l'éclosion des plus hâtifs produit d'admirables lavis sur lesquels les verts les plus doux se côtoient. Quelques taches vives tranchent sur la finesse de ces primeurs exquises et annoncent la forêt pour l'heure discrète. Ce sont des épinettes et des thuyas.



J’ai connu à Paname
Ou était-ce à Gotham
Une pavane défunte
Qui ne se danse plus

J’étais en ce temps
Un prince infâme
Qui tardait de s’imboire
De grandioses disgrâces

J’ai franchi depuis
sur des tapis de Perse
Vos longs fleuves
sous le vent
En vos jardins
de jaspes impurs
J’ai cueilli
des tropes étranges

J’ai commis pour vous
d’altières bassesses
Invoqué le soir
vos feux de marbre
Supplié le jour
la belle infortune
Mendié sans répit
l’affreuse grâce

On me dit
marchand d’âmes
Aux portes
de Latiborit
Prince Abyssin
magoua égaré
Éperdu fou
d’indifférence fauve

Mon peuple il en est un
mon peuple est une horde
Une plèbe
de guerriers assoupis
Une racaille
de courtisanes au couvent
Une meute
plagiaire d’anémiques cancres gras

Le curé qui nous oint
de ses larmes sèches
Les heures en son bréviaire
depuis longtemps tues
Est de la confrérie
qui déclame sa détresse
Quand des chicots percent
ses ramures mortes

La plainte lascive
d’une vieille qui titube
Morte trop tôt
de si fine allégresse
Grive repue
de sorbes blettes
Râpe nos tympans
de sourde peine

Un diable errant
marchand de guenilles
Un gnome bancal
à bosse et claudicant
De sa canne
comme d’une gaffe
Drave des étrons
dans l’unique cuvette

Des lèvres décharnées
et blèmes
D’une cantatrice aphone
et chauve
Procède un parfum livide
et dégoutant
Comme est celui
des beaux trilles rouges

Loin du pacage
aux génisses
Brament
des veuves grises
Pleurent
des satyres châtrés
Tous couverts
de camisoles rudes

Aveugle et sans le sou
un facteur de violon
En volutes roses
perd son âme noire
Le porte une danseuse
une cul-de-jatte
Unique objet
de ses voluptés dernières

Une dame anglaise
mégère improvisée
Se laisse distraire
avant de retomber
Sa tête
alanguie
Repose
souveraine

Tout bardé
de merde grasse
Un tireur
débusqué
Proclame
à tout venant
L’horreur
des herbes tendres

Des anges blancs
passent
Et vont
sans revenir
Laissant
dans leur sillage
Des fissures
des abysses d’oubli
Aux confins
des corridors d’errance
Au fond des villas
du bonheur villageois
L’atroce joie
des anges moribonds
Flaire déjà
la cardamome au fond du chaudron

Je suis bon prince
de rigodon
De belle destinée
de rose aux abois
On frappe à ma porte
si c’est toi
J’ouvre j’ouvre
sans émoi

Car je suis
me faut le dire
De turlupette
ni de Blanc-Sablon
Prince
fils de prince
Roi des marches
de Mortemère

Roulements de tambour
et roucoulades d’amour
C’est l’heure du thé
aux jardins de démence

21 mars 2011

Chanson villageoise

Au village ce soir j’irai
Ce soir peut-être
Au village j’irai

Tant la terre est dure ici
Qu’elle dégorge et déchante
Tant l’air frisonne ici
Qu’il est transi même au midi
Tant la pierre glace ici
Qui n’est que vives saillies

Chausserai mes godasses terreuses
Celles aux semelles qui claquent
Mettrai un viatique à mes oreilles
Musique de Ferré paroles de Dieu

Grisou ira devant dans le sentier
Le sentier qui mène à la rivière
Juste là derrière la maison
S’arrêtera aux cris du carouge
Guetter les petits dans le fossé

Laisserai là mon maigrelet mon chat
Pousserai jusqu’à la grève dans la baie
Y retrouver ma vieille barque
Déjointée renflée ensommeillée
Lourde lourde que de m’attendre

Glisserai doux sur la rivière
Tonnant musique et priant diables
Jusqu’à la maison ras le pont
Plus bas au rétréci des rêves
À l’étroitesse des eaux

« Au pedleur sédentaire » j’achèterai
De beaux souliers de cuir patent
Un pantalon de lainage fin
Une chemise de lin
Une veste de serge bleu
À fermeture croisée et boutons d’or
Un galuron une casquette peut-être
Tout à l’avenant

Irai tête haute sur le chemin
Avec mes beaux souliers qui couinent
Du haut des côtes jusqu’au village

À l’hôtel de la Chevrotière
Il y aura des filles et de la bière
Des chants d’amour d’arase peines

Au village qui sera grand
Il y aura des villes à chaque rue
Des chats des lunes aux gouttières

Des torrents d’orgues aux portes des églises
Des violoncelles à l’échancrure des bordels
Foin de la misère de la guimbarde du ruine-babines

Rien que des brunes et des blondes
Et des rousses à collet de mousse
C’est au village que j’irai

Demain peut-être
C’est au village j’irai
C’est là que je veux mourir

18 mars 2011

La petite valise



Depuis si longtemps si loin je marche et marche
Toujours cette petite valise à la main

Maman en son temps y a mis quelques photos
Pour que je n'oublie pas
Pour que je sache ce qu'on doit savoir
Pour que je me souvienne
Il est des choses dont on doit se souvenir

Maman est morte depuis si loin je me souviens
Depuis si longtemps je marche et je marche
Ma petite valise à la main toujours

Les photos qu'elle y a mises
Ces autres que papa a prises
Et les miennes
Celles de mes enfants, de leurs petits, de mes amours
Y sont-elles toutes encore


Que n'y a-t-il plus dans ma petite valise recouverte de toile élimée
Que reste-il dans ma petite valise toute cabossée

Je n'ai pas le temps je n'ai plus le temps
Je dois marcher marcher sans m'arrêter
J'ai le souffle si court le coeur si gourd
Je vais si lentement jamais je n'arriverai

Ma petite valise à la main je marche sans m'arrêter toujours
Le train siffle l'entendez-vous
Un dernier tournant juste avant la gare
Dans ma petite valise il y a un ticket
C'est maman qui me l'a donné hier peut-être
Il y a si longtemps que je marche

Le vent soudain se lève le sentez-vous
Toujours ma petite valise à la main si vieille si fatiguée
Passe sur la route une vieille guimbarde un taxi pour Babel
Plus un train ne s’arrête à la vieille gare
Trop vieille trop fatiguée
Au bas de la côte
La vieille gare abandonnée

Lueur

J'ai vu hier en ma demeure
Sur flanc de rives érodées
De vieilles barques esseulées
Belles verchères oubliées

Des fonds cotis et velouteux
Filtrait la mémoire du monde
Récits muets rêves captifs
Mouvance à l'âme des rameurs

Ni ciel ni terre embruns folâtres
Une rengaine à coeur perdu
Belle complainte chaloupée
Soupir volé aux fleurs de l'eau

Soudain voici l'ombre et l'éclat
L'écume et l'encre emportent tout
Le temps s'écorne aux pages lues
S'éteint la flamme à pleine vue

Dernier poème

Déjà je ne suis plus
De la mémoire du monde
Si ce n'est de la mienne
Ténue
Accablante accablée
Éclatée

Que se taise
S'apaise une heure à peine
Le courroux de cette femme
Trop fidèle
Que vous appelez la mort

Que je te pleure
Enfin
Avant que tu ne meures
Pour que tu saches
En vain
Que je t'ai aimée

14 mars 2011

Carnaval V2

Du feu dans le ventre

En ces temps là Marcel Rioux, qui deviendra plus tard pour moi un maître et dont je ne découvris les petites oeuvres, ses monographies d'avant la noble carrière, que longtemps après que j'eus oublié ses enseignements et les préceptes de sa guidance, n'était pas encore chanoine de St-Patrick alors que Jonathan Swift, lui, l'était depuis longtemps et semblait bien connaître, les ayant même narrés, les voyages de Lemuel Gulliver dans plusieurs nations éloignées du monde.

Je ne savais rien alors de Lilliput, Brobdingnag, L'Isle-Verte, Belle-Anse ou Plozévet. Qui plus est, je n'ai à vrai dire aucun véritable souvenir de cette époque de ma vie si tant est que ce qu'on prétend se remémorer puisse s'avérer. De ce temps qu'on dit, comme pour déprécier le temps présent, être celui du paradis perdu ne subsistent le plus souvent dans mon esprit que l'image d'anciennes photos qui par l'effet de leurs bordures blanches se découpaient sur les pages noires de vieux albums feuilletés il y a plus de cinquante ans de cela en compagnie de papa ou maman qui, empreints d'une belle piété parentale, se recueillaient sur ce que j'étais ou semblais être dans les temps où telle image fut captée par la caméra de papa, sur ce que j'eusse pu être s'il n'avait pas plu ce jour là alors que nous nous apprêtions à aller faire un pique-nique à la Plage Idéale; se complaisaient à décrire ce qui se voyait, ce qui était caché et ce qui aurait pu apparaître sur tel autre cliché où j'apparaissais coiffé d'un bonnet qu'on me disait être bleu; me racontaient enfin ce qui était et n'était pas arrivé dans l'avant ou l'après le plus immédiat comme le plus lointain. Ce qui n'apparaissait pas sur les photos, l'avant et l'après, l'envers et l'endroit, ils me le racontaient, Papa, Maman, Grand-Maman, Louise, Tante Marguerite et les autres. Ce faisant, ils domestiquèrent avec beaucoup d'adresse ma mémoire et la modelèrent selon leurs voeux. Il ne me reste donc plus aujourd'hui, puisque l'on m'a ravi une large part de mon enfance en me la racontant, ce qui est un lot largement partagé, la dérobant ainsi aux puissants et imprévisibles bouillonnements souterrains de la souvenance, il ne me reste plus qu'à m'inventer, sciemment et au grand jour, en empruntant l'un ou l'autre de ces sentiers que l'on découvre quand on se risque au delà du mur d'oubli que dressent les souvenirs argentiques.

La photo a été prise le Jour de l'An. C'était en 1954 ou 55. Nous demeurions depuis peu au-dessus du People's Store, un magasin à rayon reconnu pour ses bas prix. La disposition des chaises, des fauteuils et de la causeuse, comme on peut le voir sur la photo, favorisait la conversation. C'est ce que me révèle et me rappelle l'absence de télé dans ce salon où papa et l'oncle Léon, affublés de parures grotesques, sont à mettre la dernière touche à une farce burlesque qui sera à la fois commémoration bouffonne du voyage de noces que l'oncle Paul et de la tante Cécile n'ont pas fait, guerre oblige, et représentation carnavalesque de la rigidité de la grand-mère qui ayant élevé seule ses filles avait de ce fait acquis le droit de régner à jamais sur le clan Julien, surtout sur les demoiselles, Thérèse, Marguerite, Madeleine, Mance et Cécile, et à un moindre degré sur Robert et Léon, les fils commerçants, pour assurer, sous un couvert de soumission feinte, la pérennité de sa victoire sur l'adversité, la turpitude, et autres malversations sociales conséquentes à l'incurable neurasthénie qui justifia dès le début des années 1920 le long internement du grand-père dans la maison de fou où il mourut au début de la deuxième guerre. Mais le Jour de l'An, l'ordre des choses changeait. Pour quelques heures, les bouffons devenaient rois et confirmaient ainsi qu'ils ne règneraient jamais. Tristes saturnales des familles meurtries. Au centre de l'image, on reconnaît le vieux trépied photo de papa coiffé cette fois non pas de l'habituelle caméra mais d'un os de ronde de boeuf habilement fixé sur la vis de montage et surmonté d'un petit carton rectangulaire sur lequel sont inscrites les lettres GNO-KC. Pour qui était de la fête, la signification est évidente: l'os est un microphone et l'inscription représente les lettres d'appel d'une station radio dont le nom se prononce "J'ai un O cassé". Papa, à l'aide d'un déclencheur à minuterie, ne pouvait pas ne pas immortaliser par la photographie une telle trouvaille. On le voit derrière le micro portant de grosses lunettes noires auxquelles s'accrochent un faux nez et d'aussi fausses et grossières bacchantes qui recouvrent entièrement sa fine moustache et ses lèvres minces. Il porte en bandoulière une caméra, une vieille Kodak "Pocket Accordion", à laquelle est attaché un flash de bonne dimension, et est coiffé d'un chapeau cerclé d'un ruban coloré qui retient un carton sur lequel on distingue, écrit à l'encre noire, le mot "PRESSE". Il deviendra tantôt le "prince des annonceurs" de GNO-KC pour interviewer cet autre personnage que l'on voit sur la photo et qui est personnifié par l'oncle Léon difficile à reconnaître sous son déguisement.

Cet oncle de maman, bedonnant et jovial, était épicier-restaurateur. Il tenait un petit commerce au coin de la 8e rue et de la 5e avenue, une "épicerie du coin", dans lequel il offrait à ses clients quelques avatars de cochonnailles comme le "Baloney Maple Leaf" et la "saucisse fumée Hygrade", quelques rares variétés de fruits et légumes de la plus belle qualité qu'il s'enorgueillissait de choisir lui-même à l'aube chez le grossiste de la ville voisine, des biscuits en vrac de marques Viau et David à "3 livres pour une piastre", des conserves et des produits de nettoyage, sans compter quelques journaux et plusieurs revues dont Spirou, le Journal de Tintin et surtout le Journal des Pieds Nickelés dont je me régalai pendant quelques années et qui relatait les aventures, chose rare en ces temps de grande moralité, de trois loufoques bandits qui m'étaient fort sympathiques. On trouvait enfin dans son commerce un comptoir où tante Éva toujours rieuse servait des glaces en cornet, "une ou deux boules, Monsieur le Curé ?" et des boissons gazeuses, Coke, Seven-Up, Nesbitt, Cream Soda, Ginger Ale et Bière d'épinette qui n'avaient l'une d'ale et l'autre de bière que le nom, que des hommes nombreux consommaient virilement à la bouteille et que des femmes plus rares sirotaient élégamment à l'aide d'une paille de carton ciré. Léon et Éva vivaient dans un petit deux pièces attenant à l'épicerie: une chambre et une cuisine. S'ils recevaient, c'était dans le magasin qu'ils fermaient pour l'occasion.

Sur la photo l'oncle Léon est méconnaissable. Ses cheveux gominés, lissés en une masse compacte vers l'arrière, sont cachés sous un large turban blanc enroulé de telle façon qu'il donne à son crâne la forme et le volume qui peuvent suggérer une toque de cheveux blancs sur une tête de femme. Ses lèvres sont couvertes d'une épaisse couche de rouge et ses joues sont roses. Il porte un chemisier blanc sous lequel il a logé un traversin de crin pour simuler des seins dont les proportions conviennent à son gros ventre camouflé sous une ample et longue jupe noire qui cache mal ses grosses jambes poilues. On devine à son rire que sa bedaine tressaute déjà du plaisir qu'il aura à personnifier la grand-mère, sa mère Marie-Louise, qui sera interviewée par le reporter de GNO-KC au sujet du voyage de noces de sa fille Cécile qui se fit, il y a une dizaine d'années, au temps de ma conception, dans la salon double du logement qu'occupaient alors au dessus du Ritz BBQ papa, maman, grand-maman, tante Marguerite et Louise, ma soeur aînée, salon double qu'un rideau de toile aux couleurs vives partagea en deux pièces distinctes, le salon familial d'un côté et de l'autre une chambre dans laquelle un lit de fortune disputait la place au piano et que les nouveaux mariés occupèrent pendant les quelques mois qu'il leur fallut pour trouver un loyer en ces temps de guerre.

Papa et l'oncle Léon s'apprêtent à aller chercher le reste de la famille qui attend à la cuisine que le spectacle ne commence. Grand-maman n'aime pas ces bouffonneries. Elle sait que la journée sera longue mais sait aussi que demain tous auront retrouvé leur dignité, du moins les siens. Elle ose espérer que les gendres et les brus sauront se tenir. Maman est nerveuse, anxieuse. Après tout, c'est elle l'hôtesse. C'est sous son toit que se déroule le carnaval du Jour de l'An. C'est son mari qui met en scène un farce loufoque dans laquelle, elle le sait, il sera question de sa soeur Cécile et surtout de sa mère Marie-Louise. Il ne faudrait pas que les choses aillent trop loin et rendent ensuite difficile la vie commune entre le gendre et la belle-mère ou créent un froid entre les deux soeurs. Tante Marguerite, la maîtresse de poste à la discipline militaire, préférerait passer la journée avec ses amies Simone, Jeannette et Jeannine plutôt que d'assister à des "extravagances qui ne sont pas nécessaires". Ayant surpris des bribes de conversations, tante Cécile et l'oncle Paul en sont venus à savoir que tantôt c'est d'eux dont il sera question, que c'est eux qui seront l'objet des moqueries de papa et de l'oncle Léon. Oncle Paul aime bien rigoler. Il sait qu'il trouvera l'occasion d'en "placer une" et de montrer ainsi qu'il est à la hauteur, qu'il n'est pas ce rustre que se plait à voir en lui sa belle-mère. Tante Cécile veut bien que l'on rigole mais à condition d'éviter non seulement toute grossièreté mais même toute apparence de grossièreté. Elle se méfie un peu à ce propos de son frère Léon. "Les hommes ! On sait b'en !" Des demoiselles Julien, il ne manque que Thérèse, "matante St-Jean", l'Ursuline cloîtrée qui enseigne les sciences au couvent et qui ne sait qui de Ohms ou de Holmes est fin limier, et tante Mance exilée en Kamouraska après avoir épousé un riche marchand général de St-Pascal. Quant à l'oncle Robert, l'autre frère de maman, l'aîné des Julien, qui enchaîne les Buckingham et empeste ainsi la cuisine de leur odeur de tabac sucré, il se délecte à l'avance de la rigolade qui l'attend. Il aimerait bien être capable d'en faire autant, de jouer la comédie comme le feront papa et oncle Léon, mais il est tellement bon spectateur qu'il ne voit pas comment il pourrait se faire acteur. On a toujours besoin de spectateurs comme lui. Sa femme Marie regarde avec curiosité et incompréhension cet étrange équipage qui s'apprête à passer au salon. À franchir le cadre de la vieille image argentique.

Je ferme les yeux et les revois tous qui attendent dans la cuisine. Je ferme les yeux et je vois papa et oncle Léon au salon. Je ferme les yeux comme pour emprisonner l'impression tenace que cette photo a été prise chez moi, un premier janvier, au milieu des années 1950 ? J'ouvre les yeux et la regarde sur l'écran depuis le dossier "Images" de mon ordinateur, ce fouillis dans lequel se côtoient des photos de famille numérisées sans ordre et des images de toutes sortes téléchargées depuis Google. Que représente-t-elle vraiment cette photo dont le flou m'ouvre tant de portes ? Qui l'a prise ? Est-ce vraiment papa à l'aide d'un déclencheur à minuterie ? Où a-t-elle été prise ? Qui sont les deux hurluberlus qu'on y voit ? Ce pourrait être n'importe qui. Ces deux personnages dont on ne saurait reconnaître les traits véritables sous leurs déguisements sont d'ailleurs les seuls éléments dont la forme soit nette. Tout le reste autour, et derrière, et devant, tout le reste est trouble. Si on le veut, on y devine un fauteuil et peut-être une causeuse. Mais ce pourrait être autre chose. Ce pourrait être n'importe quoi, n'importe où, n'importe qui. Et pourtant je m'acharne et surtout me plaît à m'imaginer un Jour de l'An au dessus du "People's Store" alors que j'aurais pu venir d'avoir neuf ans, ou peut-être dix, et que quelques semaines plus tôt j'aurais ressenti de vives douleurs à l'abdomen pour lesquelles maman aurait consenti à faire venir le Docteur Fisher, notre voisin. "Du feu dans le ventre", que je disais. De cela je me souviens. Tout comme de ces étranges sensations de brûlure. Aux tempes. Il y a quelques jours. Et maintenant la brouillasse au dehors. La chamaille en dedans. Et les ruines fumantes d'un petit village. Automne 1948. St-Mathieu. Près de Shawinigan.

Je suis assis sur une chaise de cuisine, à l'arrière, dans la fourgonnette de livraison de l'oncle Léon…


12 février 2011

Palabres de princes malgaches V3

Souvent je repose assoupi
Allongé sur une dormeuse

Ma vie comme jardin d'automne

Flûtent les grives dans le bois
Picorent les merles dans le pré

Je vous entends et vous épie
Grapille et rapaille vos dires

Succombe impénitent et veule
Aux langueurs des verbes anciens

L'ombre folâtre autour du jour

S'éveille en son logis soudain
La folle au bris de la mesure

S'émeuvent d'une transe douce
Courtepointes et pointes folles

Aux lits des foutoirs de mémoire
Besognent mille reine fauves

Dans la brise l'humus des mots

Palabrent des princes malgaches
Des rêves de l'âge nubile

Je prie qu'on arase ma nuit

12 janvier 2011

La corde à virer le vent

Le temps était maussade depuis quelques jours. Maman aussi. C'était samedi. Papa était rentré du travail vers midi. Le reste de la tribu ne reviendrait qu'en fin de journée.

Le repas fut bref. Autant que frugal. Me prenant à part, papa me demanda de me rendre chez l'oncle Robert pour y emprunter la corde à faire virer le vent.

J'aimais fréquenter la quincaillerie de l'oncle Robert. Y respirer l'odeur du mastic tandis que Bruneau, le commis, découpait, dans de grandes feuilles de verre, des petits carreaux pour le peintre Lesieur qui attendait.

Mononk n'avait plus la corde à virer le vent. Il l'avait passée au boucher, le père Midas, chez qui j'allais souvent regarder comment on faisait la saucisse, préparait la tête fromagée… Lui non plus ne l'avait plus. Il avait eu vent, me dit-il, qu'elle était en possession de l'oncle Léon qui tenait, plus loin, une épicerie du coin.

Tante Éva officiait aux commandes du commerce pendant que son Léon livrait les grosses commandes du samedi. Ma quête sembla l'attendrir. "Prends-toi une orangeade dans la glacière", me proposa-t-elle.

L'après-midi y passa sans que je parvinsse à trouver la corde demandée par papa. C'est chagrin comme le temps que je retournai à la maison. C'est enjouée que maman m'accueillit. Elle était un peu fripée. On aurait dit le matin.

Le reste de la tribu ne tarda pas. Le souper fut joyeux. Le vent avait tourné.

01 décembre 2010

Road Movie, la vie

Quoiqu'on la puisse croire frivole et même volage, bien qu'elle ne le soit pas si ce n'est qu'en apparence et que pour nous aguicher afin qu'on ne l'oublie pas, elle est une compagne fidèle jusqu'à la fin, la nôtre, et alors elle nous survit car, comme seule est sure la chose incertaine, seule est immortelle la mort, madone des nuits, matrone des jours, qui ne nous abandonne pour un autre qu'après que nous l'eussions nous mêmes quittés pour nulle autre.

29 novembre 2010

La nuit je mens...

Le jour je mendie, m'ennuie et m'encarcane. La nuit je m'encanaille et m'enamoure. La nuit je mens au grand jour.

Une première version de ce texte a été écrite pour les "Impromptus littéraires", un atelier virtuel où l'on écrit "sous la contrainte". Cette semaine on y proposait de discourir, disserter ou fabuler sur ce début de refrain d'une chanson célèbre de Bashung "La nuit je mens''...

La vie en direct

Nombreux sont mes frères qui refusent la vie en direct lui préférant les reprises après avoir longtemps vécu en différé. Ils ont toujours été sans présent n'ayant eu que des futurs et n'ayant plus que des passés. Quand je serai grand, quand j'aurai fini mes études, quand je travaillerai, quand je serai à la retraite; quand je travaillais, quand j'étudiais, quand j'étais petit. Quand je serai mort. Vous n'êtes pas tannés de ne pas vivre, câlisse !

Et pourtant ils n'ont et n'ont eu qu'un présent. Ils n'ont jamais eu d'avenir puisque tout toujours fut prévu, planifié, quoique rien n'advint, tandis que l'avenir c'est d'abord l'incertitude, la belle inconnue. Ils n'ont pas d'histoire puisque tout toujours se fondit dans la redite, la redondance, quoique tout les surprit, tandis que l'histoire, c'est l'unicité, le sens non pas donné, mais sa découverte, comme une Amérique improbable, une belle inconnue.

Pourquoi, mes frères, tant de besogneuses putrescences sur lesquelles fleurissent sous coupole ombreuse d'indigentes trépidations ? N'êtes-vous pas nés pour vivre ? Allez-vous mourir avant de naître ?

Décembre

Au silence blanc de décembre
Tues les couleurs d'octobre
Flottent / volent / s'étalent
Ondoient les voiles livides

Ternes brillances érodées
Glaciales nudités de verre
Rien que des aubes esquissées
À peine d'obscures ardeurs

06 novembre 2010

Si brève est la grâce

Il pleuvait des neiges improbables
Sur l'obscur village au soir alangui
Nous étions réunis pour cause d'exil

Sous l'effet d'un puissant vulnéraire
Des gamins avachis et criards
Piaillaient de lointaines chimères

D'autres plus âgés dont j'étais
Toutes chairs patinées tavelées
Se faisaient une joie de chaque respir

Un vieillard à mes côtés
Sa vie sa seule blessure
Son errance son ici

Une jeune femme rubis furtif
Me reconnut depuis la fenêtre
Nous nous croisions souvent

Je ne pus lui dire si brève est la grâce
Combien le monde est grand
Nous si petits si vains

Si canards plongeurs
Sur la glace de l'étang
Derrière le village si froid si blanc

27 octobre 2010

La mémoire inventée et les fractales imparfaites

ou "Le dernier voyage d'Ovide Ajan"

d'après les souvenirs de Smeralda Square Smithsonian

Le vieillard était méconnaissable. Depuis longtemps morose, taciturne et secret, il se surprenait lui-même de sa soudaine métamorphose. Guilleret, volubile et communicatif il allait prestement de groupe en groupe, se déplaçant avec adresse à l'aide du déambulateur à stabilisation gyroscopique de dernière génération que lui avait prêté la Nanyang Health Resources pour la durée de son séjour en Midouétie Centrale où il avait assisté en avant-midi aux cérémonies entourant le décès de sa soeur aînée qui avait rejoint à Cahokia, vingt ans plus tôt, un groupe de résistants toléré par le pouvoir au coeur de cet immense pays qui allait alors du Golf du Mexique à la Baie d'Hudson, englobait les deux rives du Mississipi et comprenait toute la région des grands lacs ainsi que ce qui fut jusqu'au début de ce siècle l'Ontario et le Manitoba canadiens.


La métamorphose d'Ajan se produisit en 2030, quelques trente années avant la grande réunification continentale et quinze ans après que sa vie eut basculé et qu'il fut pris en charge à la fin de l'an 2015, en même temps que quelques milliers de septuagénaires de l'ancien territoire québécois, par la multinationale chinoise Nanyang Health Resources, la Nanny, quelques semaines après avoir été terrassé par un infarctus alors qu'il faisait la queue à la foire aux admissions organisée chaque année à Trois-Rivières comme dans toutes les villes grandes et moyennes de la GELA (Great Eastern Land of America ou Grande Estrie d'Amérique) par le Ministère de la santé pour sélectionner ceux et celles qui auraient droit aux services des médecins au cours des prochains douze mois. Il s'effondra au moment même où un groupe de lobbyistes, travaillant pour le compte de l'entreprise chinoise, se dirigeait vers la tente dans laquelle le Ministre en tournée venait de recevoir la presse locale. Ce fut sa chance, celle des lobbyistes et celle du ministre.


La Chine, ayant remporté au début de la première décennie de ce siècle la bataille des monnaies et celle des terres rares, était parvenue à assujettir les anciens territoires d'Europe et d'Amérique en assumant l'entièreté de leur dette et en assurant à leurs populations une aisance minimale qui avait permis aux élites alternantes locales de maintenir leur pouvoir. Un médecin chinois, cardiologue et membre de l'équipe du Centre Universitaire de Wolong à Nanyang où a été développé le concept de l'intervention en temps réel en médecine, approche qui depuis lors a conquis toute la planète mais qui, en 2015, n'en était qu'à ses débuts, accompagnait le groupe-de-lobbyistes-qui-passa-à-côté-de-Ajan-au-moment-même-où-celui-ci-s'effondrait. Il suffit au praticien de quelques manipulations dans lesquelles il fit se rencontrer la médecine traditionnelle chinoise et la médecine en temps réel, qui devint plus tard l'actuelle médecine actuale, pour qu'Ovide Ajan soit remis sur pieds sur le champ et puisse aussitôt reprendre sa place dans la file d'attente. Jamais on n'avait vu une victime d'un infarctus de cette gravité se rétablir aussi rapidement.


Avec un sang froid remarquable le professeur Serge Turgeon,du cabinet de relations publiques McDonald, qui dirigeait le groupe des lobbyistes, filma la scène avec son Wii-Phone. Les discussions entre le Ministère et la Nanny au sujet de la prise en charge des personnes âgées aux fins du développement et de l'expérimentation de la médecine actuale étaient fort avancées. La Nanny et le gouvernement y trouvaient leur compte: la première disposerait d'un groupe important et docile pour tester les percées de la médecine actuale, le second économiserait des milliards en soins de santé en confiant ses vieillards aux riches pionniers de cette médecine émergente. Il ne manquait qu'un événement mobilisateur au plan de communication devant convaincre la population de la nécessité et du bien-fondé d'autoriser la firme chinoise à prendre en charge les personnes âgées de l'ancien territoire du Québec. Rapidement et habilement médiatisé, le "miracle de Trois-Rivières" emporta l'adhésion enthousiaste de la population jusque là réticente. Quelques mois plus tard, la Nanny put enfin mettre sur pieds son premier Centre d'Études Cliniques Actuales, un CÉCA, dont le miraculé fut le premier bénéficiaire.


Sous l'effet du syndrome euphorique des ressuscités, Ajan s'abandonna entièrement à la Nanny d'autant plus qu'il avait pratiquement perdu toutes ses économies au cours de la dépression qui sévissait depuis 2009 et que l'État ne parvenait plus à assumer ses responsabilités en Santé malgré les initiatives du PRS, le Parti de la Raison Saine, qui avait pris le pouvoir au moment du séisme géo-politique qui avait ébranlé toute l'Amérique du Nord à la fin de 2012. D'un esprit libre et jusque là fort critique, Ajan, à la suite de sa prise en charge par la Nanny et en dépit du maintien de ses capacités physiques grâce aux progrès rapides de la médecine actuale, fut victime d'une baisse importante et continue de tonus intellectuel de sorte que bientôt, comme plusieurs autres, il ne se préoccupa plus que de son transit intestinal. Il semble que ce fut là un des effets secondaires les plus remarquables de la prise en charge des personnes âgées par la médecine actuale durant sa phase de développement, c'est du moins ce qu'ont fait voir les plus récentes études en archéologie cognitive des temps récents.


C'est dans cet état de démence légère, de confort viscéral et d'indifférence cérébrale, qu'Ovide Ajan écouta, à Cahokia, à la fin de l'avant-midi du 23 octobre 2030, l'oraison prononcée par un membre de l'Alliance Solidaire Autochtone (ASA) en l'honneur de Louise Ajan Smithsonian, sa soeur décédée quelques jours auparavant et qui avait demandé à ses coreligionnaires de répandre ses cendres sur les terres du Cahokia Mounds State Park, en Illinois, non loin de St-Louis, Missouri. Maintenu debout plus par les vertus des détecteurs d'inclinaison de son déambulateur que par sa propre volonté, Ajan assista sans émotion à la brève cérémonie de dispersion des cendres.


Dès la fin des funérailles, tenant un bébé dans ses bras, une jeune femme s'approcha du vieillard jusque là solitaire et secret. C'était Smerelda Square, la fille du professeur Berry Square qui avait consacré avec succès sa vie à démontrer que même l'Histoire obéissait aux lois de la théorie des objets fractals de Mandelbrot. Le vieil homme ne se souvenait pas avoir déjà vu de sa vie s'avancer vers lui avec une telle prestance et une telle assurance une si belle femme qui au surplus, contrairement au personnel de la Nanny tous contraints à une calvitie hygiénique, portait le cheveu long. Il en éprouva un étrange sentiment de bien-être et d'inconfort tout à la fois. Elle lui tendit l'enfant et lui dit: "Prenez Gilgamesh avec vous et accompagnez-moi au centre de Woodhenge. J'ai des choses à vous dire." La fermeté et la douceur du ton de la jeune femme étaient telles que le vieil homme ne put qu'obtempérer. Ensemble ils pénétrèrent à l'intérieur d'un cercle imaginaire dont les pourtours étaient délimités par des poteaux de bois dont l'alignement, à la manière de Stonehenge, marquait à la fois les saisons et pointait, au couchant, vers le plus élevé d'un ensemble de tertres qui furent la sépulture des chefs d'une civilisation pré-colombienne éteinte plusieurs siècles avant l'arrivée des blancs, au pays des Illinois, au XVIIe siècle.


Smerelda lui raconta qu'elle s'était liée d'affection avec Louise Ajan et l'avait prise pour grand-mère putative. La chose est courante chez les alliantistes solidaires qui adoptent non des enfants, mais des parents ou des grands-parents. Elle lui dit que dans les semaines précédant sa mort, Louise lui avait confié tous les manuscrits et tapuscrits de son frère ainsi que des copies de toutes ses productions électroniques. Ajan était stupéfait. Il se souvenait bien d'avoir toujours envoyé une copie de toutes ses créations à sa soeur mais il croyait que Louise les avait détruites. Il lui semblait qu'à chacune de ses pérégrinations elle laissait tout derrière elle pour commencer ainsi à chaque fois une vie nouvelle. Lui même, au moment de sa prise en charge par la Nanny, avait fait un autodafé de toute sa production littéraire qui lui semblait alors n'être qu'un amas incohérent de récits statiques dans lesquels jamais rien n'arrivait tant la précision et l'insignifiance du détail y étaient grandes. Voilà maintenant qu'une belle jeune femme dont il tenait tremblant d'émotion l'enfant dans ses bras, le frêle Gilgamesh, lui disait avoir vu dans ses écrits une illustration parfaite de la théorie des objets fractals appliquée à la littérature. Il était flatté, mais ne comprenait que peu de choses aux propos de la belle Smerelda malgré que, depuis leur entrée dans le cercle, il sentait renaître chez lui une agilité intellectuelle qu'il avait cru à jamais perdue.


La jeune femme toujours aussi élégante dans son port et le vieillard en voie de retrouver sa vivacité d'esprit d'avant la Nanny se rendirent ensuite au Centre d'interprétation du Cahokia Mounds State Park de Collinsville, à proximité du Woodhenge, dans un local clandestin où le professeur Berry Square poursuivait ses travaux sur la théorie des objets fractals appliquée à l'Histoire. Il y a avait sur un mur la représentation géométrique d'un bourrage apollonien dans lequel, aux dires de Smeralda, on pouvait inscrire toute la littérature d'un Ulysse à l'autre, et même les oeuvres des XXe et XXIe siècle dont les écrits jamais publiés d'Ovide Ajan. Le dessin était fait de deux lignes horizontales parallèles. Entre ces deux lignes étaient tracés des cercles tangents à elles deux et entre eux. Les espaces libres étaient comblées en partie d'autres cercles plus petits, chacun étant tangent à deux des grands cercles et à une des lignes. Entre les cercles, d'autres plus petits et toujours tangents complétaient presque à l'infini le bourrage apollonien. Ne restaient entre les lignes parallèles que d'infimes surfaces non couvertes de cercles et constituant un tamis dans les interstices duquel filtraient des espaces aléatoires. Selon Smeralda, à chacun de ces cercles pouvait correspondre une oeuvre littéraire: les plus grands cercles correspondant aux sagas et aux grandes épopées, les plus petits aux oeuvres célébrant l'instant tel le kaïku. Quoiqu'ils fussent tous constitués de points semblables, et pour cela même, les grands et les petits cercles semblaient se distinguer non seulement par leur volume, mais aussi par leur texture. La courbure des plus grands semblait plus douce tandis que celle des petits donnait l'impression de n'être que des aspérités constituantes des premières. L'image était troublante par sa révélation indécente des rondeurs de l'Histoire et des aspérités de la vie.


Ovide Ajan comprit alors que son oeuvre existait puisqu'il en connaissait maintenant la fin tout autant que l'origine. Il passa l'après-midi à faire la connaissance des alliantistes de Cahokia à qui il demanda le statut de réfugié sanitaire qu'on lui accorda sur le champ puisqu'il était le frère de Louise Ajan Smithsonian, la grand-mère putative de Smeralda Square Smithsonian, fille du professeur Berry Square Smithsonian et mère du petit Gilgamesh.


Commencèrent alors les mille jours pendant lesquels le vieil Ovide Ajan reprit ses écrits anciens pour les inscrire dans un bourrage apollonien sous le titre de "La mémoire inventée et les fractales imparfaites" qui devint l'oeuvre dont s'inspira Gilgamesh notre chef pour animer la Grande Réunification de 2060. "On ne connaît le début que si l'on connaît la fin. On ne peut commencer à écrire tant qu'on n'a pas écrit le dernier mot. Nés mortels, les hommes copulent. Seuls baisent les dieux.", paroles de Gilgamesh.

Propos recueillis par Nader Helam de la Smithsonian Brotherhood, octobre 2065



Exercice présenté en octobre 2010 dans le cadre d'un atelier de création littéraire organisé par la Société des écrivains de la Mauricie et animé par Réjean Bonenfant .

21 octobre 2010

Salade de thon

ACTES MANQUÉS ET OCCASIONS RATÉS :
mon devoir de français

Une nouvelle exclusive de Basebi Périgny

J'ai des feuilles à ramasser et un devoir à faire. Dans la dernière semaine j'ai rempli trente cinq gros sacs de ces feuilles mortes qui n'en finissent pas de couvrir et de recouvrir le sol, tout le sol autour de la maison et que je m'acharne à ensacher, mû en cela tout autant par la vanité de l'homme moderne qui croit dominer la nature que par sa bêtise à persister dans cette croyance qui le perd, c'est du moins ce que disent les écologistes de toute obédience. Ces feuilles, il me faut d'abord les rassembler tantôt en tas, tantôt en andains, selon la configuration du terrain et les amoncellements naturels laissés là par l'effet de l'ondoiement de l'air entre les arbres, les massifs de vivaces et les quelques longues graminées qui parsèment la cour et son jardin. Je les souffle ensuite dans un sac de toile à l'aide d'un bruyant aspirateur-déchiqueteur qui me contraint à une surdité passagère forcé alors que je suis de m'introduire dans les oreilles des bouchons d'un affreux plastique orange pour prévenir une autre dureté d'oreille qui elle risquerait d'être permanente. Je ne voudrais surtout pas devenir plus dur de la feuille que je le suis déjà. Je les transvide ensuite, et dans le plus grand silence, depuis le sac de toile de l'aspirateur dans de grands sacs de plastique transparent qui s'accumulent devant la porte du garage jusqu'à ce que, en fin de journée, je les charrie en auto par lots de dix chez un fermier non loin. Là, je me déleste enfin de ce non-sens en vidant le contenu de ces dix sacs à la base d'un tas immense et qui se dresse à l'orée du bois, au cordon de la terre, tel un monument érigé pour célébrer les Manon du boogaloo et les Sisyphe du bungalow..

Dans les derniers jours, j'en avais rempli, transbordé, transporté et vidé trente cinq de ces sacs de feuilles quand, en milieu de journée, mon voisin Réal et sa Jeannine, compatissant à mon absurde misère, se présentèrent chez moi avec leurs râteaux, aspirateurs, tondeuses, déchiqueteuses et surtout avec leur longue expérience dans l'espoir de mettre un terme à ma souffrance. Ils ont réussi: j'étais rompu, ils m'ont achevé. Mais je suis fier. Quoique à leurs yeux et qu'à l'aune de leur efficacité mon travail semblât dérisoire, je me suis tenu debout jusqu'à la fin, jusqu'à leur départ. J'ai ensuite lentement rangé mes quelques outils, me suis traîné jusqu'à la cuisine et me suis affalé sur la berçante le temps d'y retrouver quelque force avant de me préparer une collation qui ne pouvait, dans l'état où j'étais, qu'être frugale.

Et me voici à nouveau devant d'autres feuilles les unes toutes aussi mortes que mes feuilles d'érable et marquées de traits noirs irréguliers et de nombreuses rayures comme autant de nervures enchevêtrées, les autres toutes blanches, la vie n'ayant sur elle encore laissé aucune trace. Elles m'attendent depuis quelques jours, depuis la première rencontre du groupe de création littéraire auquel je me suis inscrit à la fin d'août. Le maître d'atelier à l'allure de vieux bouc souriant, un brin prétentieux et complaisant, mais fort bon conteur par ailleurs, nous a donné un devoir à faire pour la prochaine rencontre: écrire quelques lignes, quelques pages sur "un acte manqué". Parleur agréable et bon pédagogue, il a fait le récit de quelques cas qui seraient siens et d'autres qu'on lui aurait narrés. Mais tous ses exemples illustraient des occasions ratées plutôt que des actes manqués au sens où on l'entend habituellement, ces derniers étant des erreurs dans l'exécution d'une action par ailleurs aisée comme le sont le lapsus linguae que l'on commet en parlant, le lapsus calami en écrivant ou le lapsus memoriae qu'est le trou ou l'infidélité de mémoire, les premiers étant le matériau privilégié des histoires de vie racontées par ceux qui se plaisent à voiler leur banalité, qui n'est en rien différente de la nôtre, sous un masque de merveilleuses fabulations au sujet de tout ce qu'ils n'ont pas fait et n'ont pas été, qu'ils auraient pu faire ou pu être s'ils avaient su saisir l'occasion par essence ratée. Un esprit retors ici finasserait affirmant que les actes manqués et les occasions ratées sont le pain et le beurre des politiciens et de tous les autres mal cités.

Puisque je dois raconter, c'est la nature de mon devoir de français, il me faut en premier dire que mes lapsus sont si nombreux que, tels qu'on le fait aux astéroïdes, je les désigne par un numéro. Et celui qui me revient chaque fois qu'il est question de ces plongées dans l'inconscient freudien est le "2071". Je travaillais alors dans un univers fortement bureaucratisé où les employés comme les locaux portaient eux aussi des numéros. Mon patron d'alors était un petit homme grassouillet et boutonneux dont le visage évoquait vaguement les Timbits, ces boules de pâte graisseuses qu'on avale sans y penser avec un café de préférence insipide. Son discours lui ressemblait: il était poisseux. Ce jour là j'avais à me plaindre d'une décision qu'il avait prise quelques semaines plus tôt et dont je subissais depuis lors les effets par lui imprévus quoique prévisibles pour un esprit le moindrement alerte. Je me présentai à l'heure convenue au rendez-vous que la secrétaire, la belle Jehanne de France, m'avait assigné avec monsieur notre directeur. Il sera légèrement en retard, me prévint-elle. Je lui répondis par l'esquisse d'un sourire et un léger relèvement des sourcils qui laissaient entendre que le contraire m'aurait surpris et me plongeai dans la lecture d'une revue qui traînait là. Il y a toujours des revues à voir dans les cabinets d'ennui. Au bout d'une demi-heure, n'en pouvant plus d'attendre, d'autant plus que le travail lui m'attendait, je décidai de sortir de l'antichambre pour me diriger vers un local où j'avais laissé sur une longue table les archives sur lesquelles je travaillais à cette époque. Je m'arrêtai chez la secrétaire pour lui dire que si monsieur le Directeur voulait me rencontrer il n'avait, à son retour, qu'à passer au bureau 2071 où nous pourrions discuter de ce qui nous occupe.

Je me laissai rapidement absorber par le travail jusqu'à ce que, de plus loin que de mon cerveau reptilien, s'exfiltre un doute qui lentement envahit mon champ de conscience. Avais-je bien dit que c'est au "2071" que j'invitais mon patron à se présenter alors que c'est au "2081" que je travaillais? Le doute devenant inquiétude, j'interrompis bientôt mon travail, sortis du bureau, lus le numéro au dessus de la porte. J'étais bien au "2081". L'inquiétude devint certitude. Je regardai vers la droite, comptai les portes jusqu'au "2071" et, me rendant vite compte de la nature du lieu où je conviais monsieur mon directeur, m'exclamai: " Maudite marde ! c'est les bécosses ! " ( sous-titre franco-français: " Merde ! ce sont les chiottes ! " )

J'ai depuis longtemps quitté ce travail, et connu des patrons ô combien plus agréables, mais il m'arrive encore de croiser Gros Beignet sans pouvoir m'empêcher de le saluer poliment en réprimant par un sourire crispé le fou rire qui m'envahit à chaque fois.

Si en raison de leur nombre je numérote mes actes manqués, je me contente de nommer les occasions ratées vu leur relative rareté. Mais encore se peut-il que cette rareté ne soit qu'un effet de mémoire, un lapsus memoriae. Se pourrait-il que je préfère ne pas me souvenir de toutes ces belles choses qui auraient pu m'arriver et, qui sait, changer le cours de ma vie. Se peut-il que je manque tout bêtement d'imagination et ne puisse m'inventer des vies nouvelles depuis des occasions rêvées.

C'était en 1976, j'étais dans la jeune trentaine. Quelques années plus tôt papa avait eu un premier infarctus dont il s'était lentement remis avec, comme principale séquelle, une douce euphorie qui le porta pendant quelques courtes années à s'abandonner au simple plaisir de vivre. comme il arrive souvent dans ces cas. Il en était cette fois à sa troisième attaque. Elle fut plus foudroyante que les deux premières. Je passai à ses côtés quelques longues journées dans la petite chambre de l'hôpital où l'on prenait soin de lui plus qu'on ne s'occupait de le guérir tant son état ne laissait le moindre doute sur ses chances de survie. C'était en décembre. Tout au long du jour, la respiration de papa s'était faite plus bruyante, plus difficile, plus saccadée, entrecoupée de quelques instants d'apnée. Vers la fin de l'après-midi, alors que la noirceur s'était installée et que la fatigue me gagnait, Roger, un infirmier de mes connaissances, me prescrivit d'aller en griller une au fumoir et de prendre un café. "Cela m'aiderait à passer au travers. D'autant plus que je n'y pouvais rien. Les choses étant ce qu'elles sont. S'il arrivait quelque, il m'avertirait aussitôt. Je pouvais lui faire confiance." C'est à peu près le discours qu'il me tint.

Dans l'état de tension, d'épuisement et de détresse où j'étais, ses suggestions eurent l'effet d'une injonction à laquelle je n'opposai aucune résistance. Je marchai machinalement jusqu'à la distributrice à café, puis de là me rendis au fumoir à l'extrémité de l'étage. L'effet du tabac fut immédiat: une détente soudaine, puis comme un apaisement, et enfin une lucidité retrouvée. Je dois retourner à la chambre. Et vite. Papa vit ses derniers instants. J'ai à peine le temps de me lever qu'une infirmière arrive et me dit de venir. Le temps presse. "Votre père est au plus mal." Comme toujours, quand on dit ces choses, il est déjà trop tard. Quand j'arrive à la chambre, papa est mort déjà. Je n'y étais pas. J'ai raté sa mort. Ne me reste que la mienne.


On annonce du vent pour cette nuit. Il y aura des feuilles à ramasser demain. Par chance que j'ai terminé mon devoir de français.

Espérons que le vieux bouc sera content. Où qu'à tout le moins il se montrera bon enfant.


Exercice présenté en octobre 2010 dans le cadre d'un atelier de création littéraire organisé par la Société des écrivains de la Mauricie et animé par Réjean Bonenfant .

18 octobre 2010

Lunes d'octobre

Il n'y a plus un seul arbre aux feuilles
Le vent les charroie toutes en un flot capricieux
Des lames déferlent soudaines
Puis se brisent en volutes légères

Au dessus des flots enluminés d'octobre
De grands arbres gris se balancent
Nus, titubants et blêmes
Leur superbe réduite à misère

La vie ce matin lève l'ancre
Et rage
Elle ira où le temps la drosse
En un tourbillon ultime

_______________________________
Variante

Il n'y a plus un seul arbre aux feuilles que le vent charroie en un flot dément et coloré, parcouru de lames soudaines qui se brisent en volutes légères aux pieds des arbres nus, titubants et blêmes, qui balancent au-dessus du courant enluminé leur superbe réduite à misère. Octobre achève.

17 octobre 2010

Byblos Café, Lebanon PQ

Si l'on mélange la lumière de toutes les couleurs, et non pas les pigments qui donnent ces couleurs mais bien toutes les fréquences du spectre, on obtient le blanc, réunion de toutes les couleurs. Le noir marque leur absence. L'oeil humain considère comme blanche toute lumière perçue comme un mélange équilibré des trois couleurs primaires, le rouge, le vert et le bleu, ou le mélange de deux couleurs complémentaires telles le jaune et le bleu puisque dans ce dernier mélange de deux complémentaires se trouvent réunies, et de façon équilibrée, les trois primaires. Il y a donc un nombre incalculable de combinaisons de longueurs d'onde dont peut résulter la valeur blanche.

Quant à la page que l'on dit blanche, qu'elle soit feuille extraite d'une rame qu'on a déposée sur le bureau, première page d'un carnet neuf qu'on tient entre ses doigts, ou nouvelle page créée dans un traitement de texte sur l'écran de l'ordinateur, elle est trompeuse en ce qu'elle n'est blanche de rien. Elle est blanche de tous les mots et de leurs acceptions, de toutes les phrases et de leurs sens, de toutes les oeuvres et de leurs portées. Sur une page qui nous apparaît être blanche, on n'écrit pas vraiment: on en extirpe des mots, des phrases et des oeuvres qui ne nous appartiennent pas, on les arrache, les déterre, les déracine, et les rejette pour lentement y faire apparaître les nôtres qu'ils cachent comme si on enlevait à la richesse ses masques pour découvrir le visage de l'indigence fondatrice.

La page blanche est une page pleine engrossée de toutes les mémoires humaines. Elle est l'album de toutes les photos, le répertoire de tous les films, le dépôt de tous les récits, la décharge de toutes les émotions, le charnier de tous les rêves. Elle est Alexandrie et Pergame tout à la fois, ligne et interligne, les mots et les sens, et sa démesure nous saisit d'effroi, comme un enfant l'opacité des nuits blanches.

16 octobre 2010

Les mots et les choses

Peu importe que les mots l'emportent

Rien ne se raconte
Tout se dit

La réconciliation

L'une s'encarcane, l'autre s'encanaille
Bipolaires hier, elles sont siamoises
Les soeurs du logis
La folle et la sage
La bête et la belle

Imagination
Mémoire

Mes âmes
Insomniaques je vous aime
Autre version
Les deux sœurs

L'une m'encarcane
L'autre m'encanaille

Mes inséparables
Mes siamoises

La folle et la sage
La bête et la belle

Insomniaques je vous aime
Mes âmes du logis

13 octobre 2010

Pour un instant la liberté

À la sortie du film de Arash T. Riahi, Pour un instant la liberté, tu m'as dit qu'on ne devrait pas se plaindre, que la vie ici nous gâte. J'aurais voulu te dire qu'il n'y a pas de liberté si petite qu'elle ne vaille d'être défendue. Et qu'ici aussi, il faut se battre. La bataille pour les petites libertés fait partie d'une combat plus vaste auquel on ne peut se soustraire. On ne peut refuser ce combat, à quelque échelle qu'il se joue, à quelque échelle qu'on puisse le mener. Petite liberté deviendra grande. Et petite servitude aussi.

10 octobre 2010

La complainte de Toussaint St-Jean

Depuis la St-Jean l'herbe était verte derrière le logis tout comme dans le parc plus loin. De grands arbres en clôture cachaient le ciel surplombant le jardin de l'hospice, au delà. Les verts et les bleus, et l'or du soleil dominaient. C'était hier.

Il y eut des nuits de froidure, et des pluies, des jours de grisaille, et des vents, des crépuscules hâtifs et des aubes tardives.

Les pâturins, les agrostides, les fétuques, les mils et les trèfles sont ce matin recouverts d'une éclatante défroque de jaunes, d'oranges, d'ocres, de rouges laissée là par les grands arbres qui, leurs longs bras dénudés et tendus vers le ciel, supplient en vain l'abîme altier de leur accorder le repos.

Depuis la Toussaint, de matines à complies, les heures, petites et grandes, iront entrelardées de profondes gerçures jusqu'à ce que le temps avec fracas s'effondre et que, le jour d'après, il n'y ait plus que l'incandescente gueule rouge du vieux poêle à qui puisse maculer l'étale fleuve blanc, rude et austère, ce fils unique des jours fastes dont, sans que frémisse la moindre espérance, on implore comme par atavisme la miséricorde dont on le sait incapable.

Ce sera demain. Ce sera l'hiver. Pieds et poings gelés nous irons au bois pour y cueillir des roses de givre. Pour y rêver de roses blanches.

09 octobre 2010

Poussières de loup

Ne sais de mes morts ni les heures ni les jours non plus que de mes naissances.

On m'a tout appris comme vent d'automne couvrant d'or, de paillis d'ocre et de sombres rutilances les grandeurs éphémères et les misères pérennes de la terre.

Je suis mort en couches tant et tant de fois, naîtrai au crépuscule, comme je le fis souvent, d'un catafalque dressé sur les ruines sinistres des aubes en manque d'aurores qui jamais ne virent le jour dont elles n'ont eu cesse de prophétiser la venue.

Les messies meurent dans les chambres noires. Les lanternes s'éteignent dans les chambres fortes. Ne restent sous mes pas que la poussière brune des vesses-de-loup sans pied ni col.

Bipolaires

Deux soeurs
au salon
Tissent une toile

Au fil des récits

M'englue
dans la trame
De leurs ruses

Elles sont soeurs
et bipolaires

L'une sous influence
L'autre sous surveillance

La mémoire
et l'imagination

La découverte
et l'invention

La saine du foyer
La folle du logis

Je les aime
Tant et tant
À me perdre
L'âme et le souffle
Tout autant
Qu'un vent mauvais

07 septembre 2010

Migraine d'automne

Il n'y a plus heure qui vaille
Quand septembre gris
Qu'au loin déjà tinte la froidure

Hier la canicule envolée
Qu'avant ne sonne l'engelure

02 septembre 2010

Si je ne rentrais pas

Texte d'abord publié dans Les impromptus littéraires. La contrainte voulait que le texte commence par "Si je ne rentrais pas".

Si je ne rentrais pas, se dit la cheville toute renflée d'orgueil, on verrait bien, tout ouvrière que je suis, de quel bois je suis faite. Certes l'assemblage sera mollet, mais on ne dira plus que je ne suis là que pour leur faire une belle jambe. Qu'à cela ne tienne, conclut-elle aussitôt en rigolant de prendre ainsi son pied.

Alphonse allait ajouter qu'elle se révélerait, ce faisant, être le talon d'Achille de la construction quand il vit surgir de l'ombre d'une case voisine les inspecteurs Tenon et Mortaise. Il n'eut pas le temps de compléter le texte de son phylactère: à peine esquissa-t-il l'empattement et le jambage d'une première lettre que déjà les nouveaux venus joignaient leurs efforts pour empêcher les cases et les bulles de se détacher de la planche. "Faut savoir bien se tenir !", lancèrent à l'unisson les deux gardiens de l'ordre et du sens avant de tourner la page.

20 août 2010

Perdre la boule ou son âme

D'abord paru dans Le Nouvelliste, vendredi 20 août 2010

Les joueurs de pétanque et de bocce de Grand-Mère pourront continuer à fréquenter le parc Manfredo-de-Vito. Telle est l'annonce faite par le maire Angers à la fin de la dernière séance du conseil municipal de Shawinigan.

La Ville qui avait décidé plus tôt de déménager le terrain de bocce vers le parc Laflèche a révisé sa décision sous la pression soutenue et de plus en plus forte des membres du club de pétanque et de bocce.
Lors de son annonce inattendue, le maire Angers a déploré la façon dont les choses se sont déroulées, ce qui lui aurait laissé «un goût amer», a-t-il dit.

Il est vrai que les propos tenus par les opposants au déménagement n'ont jamais fait dans la nuance. Mais c'était les propos de gens meurtris dans leur fierté et blessés par une décision technocratique prise au nom de «la consolidation» des plateaux sportifs.

Ils ont bien compris que le but premier de ce type de décision n'est pas de mieux servir les citoyens, mais de faciliter le travail des gestionnaires.

Une autre raison explique aussi l'âpreté et la rudesse de la réaction: les membres du club de pétanque et de bocce sont pour la plupart de vieux Grand-Mérois qui, comme une grande majorité de leurs concitoyens, se sentent «abandonnés» dans Shawinigan, leur nouvelle ville.

L'administration municipale devra tenir compte de cette insatisfaction et de ce ressentiment croissant dans ses décisions pour éviter que ces frustrations ne conduisent à des excès qui ne soient plus que langagiers.
Grand-Mère est un quartier décrépit, usé. Un quartier qui souffre. Grand-Mère ressemble de plus en plus à cette vieille auberge que, par incurie, on a condamnée à une démolition prochaine.

Sa rue principale, la 6e Avenue, est de moins en moins une simple écorchure et de plus en plus une plaie ouverte qui fait souffrir tous les Grand-Mérois. Ils ont l'impression que leur nouvelle ville les néglige, les abandonne. Il n'est donc pas surprenant qu'ils réagissent avec rudesse quand on les bouscule ouvertement.

L'annonce récente du réaménagement du boulevard des Hêtres n'arrangera en rien les choses puisqu'il ne prend pas en compte les besoins de «revitalisation» de Grand-Mère. Dans un premier temps, la Ville avait mis de l'avant un projet de boulevard urbain à trois voies.

Mais, «après avoir consulté les commerçants» comme si cette artère leur appartenait, on a choisi de maintenir les quatre voies. La circulation automobile n'en sera que plus fluide et plus facile, ce qui par un effet pervers aura probablement pour effet d'augmenter la circulation sur les 5e et 6e Avenues à Grand-Mère, confirmant ainsi le statut de «chemin de traverse» de ces deux artères.

Ce n'est pas de cette façon qu'on revitalise un quartier. Au contraire, il faut plutôt réduire l'effet «corridor», favoriser les déplacements locaux à l'intérieur de l'ancienne ville, faciliter la vie des piétons et des cyclistes.

Une des raisons pour lesquelles les Grand-Mérois ne magasinent plus chez eux, c'est que leur «ville» a été aménagée comme une voie de passage entre Saint-Georges et Shawinigan: on n'arrête pas dans un corridor, on passe, et vite.

Pour ceux «qui ne font que passer», il y a pourtant l'autoroute, la 55 qui contourne Grand-Mère. Pour ceux qui restent, il y a la 5e et la 6e Avenue. Mais ces deux rues ont besoin d'un sérieux réaménagement pour favoriser la vie de quartier, ou plus justement la renaissance de la vie de quartier.

Les Grand-Mérois n'ont certes pas perdu la boule, leur terrain de pétanque ne sera pas relocalisé, mais leur quartier est en train de perdre son âme, ce qui est bien pire. Shawinigan, c'est aussi leur ville, ne peut se permettre de laisser mourir un de ses vieux quartiers. Être ainsi abandonné, ça laisse un goût amer qu'aucune parole mielleuse de politicien ne peut adoucir.

André Hamel
Secteur Grand-Mère

28 juillet 2010

L'oeuvre au noir

De son corps l'écrivain est l'orgueilleux vassal
Jurant foi et hommage au clair de ses délires
Son oeuvre tient lieu d'aveu et de dénombrement

Corvéable en son fief sa parole est comptée
De l'aube au glas sombre quand flanche l'homme lige
Ni tout à fait libre ni captif et soumis

Rien qu'apostat du verbe et de sa chair sceptique
Linceul d'indigence d'où naissent admirables
Et croissent sublimes des trépas salvateurs

28 juin 2010

La lessive, été 1946

C'est lundi, jour de lessive. La maison est bonne quand l'air immobile qui l'emplit est lourd de cette intense moiteur traversée de bouffées odorantes qu'exhalent les tissus baignant dans l'eau chaude savonneuse de la machine à "tordeur", cette cuve de métal émaillée surplombée d'un tordoir et sous laquelle un moteur électrique imprime un mouvement de va-et-vient à l'agitateur en son centre. Le sifflement du moteur est à ce point assourdi par la qualité de sa suspension et par la masse d'eau qui en absorbe les fréquences les plus élevées qu'on dirait le bruissement du vent dans le feuillage de quelque grand arbre comme il en est autour du presbytère de l'autre côté de la rue. Quand maman pousse fermement le levier d'embrayage tout semble vouloir se disloquer le temps de quelques secondes tant les mécanismes assurant la transmission et la transformation d'un mouvement circulaire en un autre alternatif peinent à s'harmoniser, mais rapidement l'agitateur se met en marche et crée des houles dont le clapotis se superpose, sans pour autant l'étouffer, au chaud murmure qui sourd des entrailles de la machine. Le temps alors se repose et s'écoule à peine.

Affairé, je trottinais à petits pas me balançant de droite et de gauche et naviguais avec l'assurance maladroite des jeunes enfants entre les obstacles qui parsemaient le plancher de la cuisine. La table et les chaises avaient été repoussées le long du mur pour laisser toute la place à la machine à laver; au panier dans lequel maman avait rassemblé par couleurs le linge de maison et les vêtements qui iraient ensuite dans la cuve selon le groupe auquel ils appartenaient; à la bassine dans laquelle elle déposait le linge après l'avoir passé au tordoir et avant d'aller l'étendre sur la corde à linge dont une extrémité était accrochée au mur de la maison qui donnait sur la galerie et dont l'autre l'était à un poteau au bout du hangar; à la planche à laver sur laquelle il lui arrivait de frotter quelques pièces de tissu pour en déloger des taches tenaces; bref, à tous les objets que requérait la lessive hebdomadaire. La machine à laver était le centre logistique de cet arrangement. On la disposait suffisamment près de la cuisinière à l'huile pour que maman pût, à l'aide d'un vieux chaudron lui servant d'écuelle, puiser dans la grande bouilloire rectangulaire l'eau chaude qu'elle versait dans la cuve de la machine; suffisamment près aussi du vieil évier de porcelaine, dont l'émail était marqué de nombreux éclats, pour qu'elle pût y déposer l'extrémité d'un tuyau de caoutchouc noir qui allait depuis le fond de la cuve à une pompe électrique qui facilitait la vidange.

La plupart du temps je me tenais à l'extérieur, mais jamais assez loin pour m'en sentir exclu, de ce territoire d'où émanaient toutes ces vapeurs, ces effluves, ces moiteurs et ces douceurs enveloppantes qui m'enchantaient et me comblaient de volupté. Je prenais alors avec moi un petit camion à benne, que je gardais sous la cuisinière, et me plaisais à le diriger sur les motifs du linoléum qui couvrait le plancher de la cuisine. Mais le plus souvent je le garais sur un quelconque rectangle, en retrait des routes empruntées par les grands, et j'observais les allées et venues de maman; ses manipulations spectaculaires de l'engin quand venait le temps d'enclencher l'agitateur ou de passer le linge dans le tordoir sans s'y prendre les doigts, sans y passer la main comme il était arrivé à ma grande soeur; la cadence de ses mouvements quand elle emplissait la cuve d'eau; l'habileté avec laquelle elle pliait, quoique grossièrement, le linge essoré avant de le déposer dans la bassine. Quelques fois je laissais là mon camion et franchissais la barrière invisible pour me rapprocher de maman et de la cuve au dessus de laquelle elle officiait. Je me faisais discret, mais pas trop. Je voulais qu'elle me devine, me voit et me dise, simulant la surprise: "Ah b'en ! Qu'est-ce que tu fais là, mon p'tit chinois pas de couettes?" Je partais alors d'un rire espiègle tandis qu'elle me soulevait dans ses bras nus qui sentaient bon et me tenait contre son sein au-dessus des flots agités de la cuve. Encore aujourd'hui la vue d'une belle femme grasse me rappelle ces courts moments d'extase, ces brefs instants d'ivresse, ces accouplements furtifs des transports de l'âme et de ceux du corps. Retenu par ce bastingage, je regardais la mer, m'émerveillais des vagues écumantes qui se brisaient sur les parois de métal et m'impatientais contre les embruns qui n'atteignaient que trop rarement mon visage. C'est ainsi que je connus la mer et n'en connus point d'autre avant d'avoir trente ans.

Je ne savais alors peut-être rien des pirates, mais n'en étais pas moins de ceux là quand, un court instant, du pont d'où je surplombais le monde, apercevant la grand-mère au loin, à l'écart sur sa berçante en retrait près de l'entrée de la cuisine, je hissais le drapeau noir face à la vieille femme qui nous jetait un air de désapprobation, à moi qui exultais et à maman qui me transportait de plaisir. Comme pour échapper au courroux de l'aïeule, triste parangon de sécheresse, maman me déposait vite par terre et me tapotait les fesses pour que je retourne à mes occupations tandis qu'elle reprenait les siennes. Il m'arrivait alors de profiter qu'elle soit absorbée par sa lessive et la grand-mère par la récitation de son chapelet et le compte minutieux des indulgences qu'elle en récolterait ou par le tricotage de mitaines que je porterais l'hiver prochain et le décompte religieux des mailles et des rangs à compléter ou encore par le reprisage des chaussettes à carreaux de papa, pour grimper sans faire de bruit sur un banc qu'on avait déplacé le long des armoires de la cuisine et de là sur le comptoir, plus précisément à cet endroit d'où je pourrais facilement ouvrir, en le tirant par sa grossière poignée, le tiroir de bois qui contenait quelques outils que papa conservaient toujours à portée de main pour une petite réparation, un ajustement mineur, un "varnoussage" sans importance. Papa faisait beaucoup de choses sans importance. Je fus souvent cet aventurier qui, au terme d'une longue traversée d'une mer plusieurs fois agitée et ayant enfin trouvé une rade accueillante où mouiller, débarque sur la plage à la recherche d'une crique à laquelle remplir les barriques d'eau douce et découvre, en même temps qu'une source limpide, des rivières dont le lit est couvert de pierres précieuses et dont les flots regorgent d'ambre gris. Sinbad n'eut pu rêver de telles magnificences même au terme de ses voyages.

Je me revois à quatre pattes sur le comptoir de la cuisine au-dessus du Ritz. Le tiroir aux merveilles est entre-ouvert devant moi et je contemple les trésors qu'il contient. Je n'avais pas encore quatre ans. Je me rappelle cette photo que papa à prise au terme d'une autre de ces mises en scène qu'il aimait tant, de ces histoires d'un instant par lui inventées et qu'il captait avec sa caméra à accordéon. C'est le seul souvenir que j'aie de cette époque: une photo dans un album aux pages noires comme l'oubli, noire comme le rideau noir d'une chambre noire dans laquelle la vie telle qu'en sa représentation surgit, en noir et blanc, du fond d'un bac d'acide.